DEUXIÈME PARTIE
dédaigneuse.de Frédéric disait clairement que, dans sa pensée, M. le pasteur n'avait pas à se déranger pour si peu.
— J'y vais tout de suite, dit M. Naudié.
En hésitant, il ajouta :
— Dites qu'on attelle !
Il évitait de se servir de la voiture, dont la coûteuse présence lui pesait comme un remords. Mais, ce jour-là, le désir de rentrer tôt l'emportait sur ses scrupules. Voulant rappeler à sa femme les souvenirs de la journée qui commençait, il alla cueillir au jardin quelques roses, pour les offrir à Jane avant de se mettre en route. Quand il frappa doucement à sa porte, elle ne répondit pas. Il entra quand même : elle dormait encore, d'un frais sommeil d'enfant heureuse, délicieusement jolie dans le désordre de ses cheveux noirs épars autour d'elle. Oh! réveiller en cueillant les baisers qui semblaient fleurir sur ses lèvres entr' ouvertes ! Mais M. Naudié n'osa pas — car jamais il ne s'abandonnait librement aux impulsions de son cœur, qu'il cachait à sa femme comme il lâchait de se les dissimuler à lui-même. Il se contenta donc de la contempler un moment, son bouquet à la main. Puis il répandit les roses sur la couverture et sortit à pas furtifs, plein de regrets.
Les enfants, qui partaient pour leurs cours, s'étaient arrêtés devant la voiture. Ils l'embrassèrent; le bruit des roues résonna sur les pavés de la rue
silencieuse, entre la double enfilade des vieux hôtels tranquilles et graves.
Le village de Marcilly est la seule commune protestante des environs qui relève de la paroisse de La Rochelle : les deux pasteurs de la ville s'y rendent tour à tour chaque quinzaine, pour le culte. Autrefois, M. Naudié faisait la route à pied, moitié par hygiène, moitié pour économiser le prix de la diligence. Il partait alors d'un bon pas égal de marcheur; sa redingote sur le bras, le front en sueur sous son lourd chapeau, il arpentait à longues enjambées la route qui file parmi les champs, bordée de jeunes arbres que le vent d'ouest incline. C'est un paysage mélancolique et nu. De place en place, isolées dans un bouquet d'arbres ou groupées autour d'une vieille église, surgissent de basses maisons aux toits lents, grises comme les terres de labour quand le soleil ou le vent les a desséchées ; ou ce sont des moulins aux ailes agitées, de petits bois de basse futaie, une rangée de grêles peupliers. Deci, delà, la mer apparaît, continuant la plaine, coupée parla ligne morne de l'île de Ré — trait noir marqué sur une page vide. Une tristesse émane toujours de cette nalure monotone, presque désolée, que parcourt un âpre vent; pourtant, par les matinées printanières, les oiseaux chantent parmi les arbres ou dans les jeunes blés. En deux heures de marche, le pasteur arrivait à Marcilly : la tour carrée de la vieille église trapue, découronnée de sa flèche perdue en quelque