‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 5 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

tant plus grave qu'il s'agissait du fils d'un pasteur. Cette dernière raison l'avait emporté. M. Naudié, pourtant, la reconnaissait détestable. — Hé quoi ! songeait-il, coupable de la même faute, le fils du drapier voisin aurait trouvé inflexible la justice de l'école, tandis qu'elle a cédé par égard pour ma carrière : cela n'est point équitable, et c'est dangereux. J'aurais dû laisser s'accomplir l'arrêt mérité. Mais alors, qu'eussé-je fait d'Abraham? que serait-il devenu ? — Il tâchait de s'absoudre du léger abus d'influence qu'il avait ainsi commis, et n'y parvenait qu'en invoquant l'excuse de tous ses embarras de veuf sans fortune, de père surchargé d'occupations. Enfoncé dans ces réflexions pénibles, il ne prêta nulle attention au jour qui naissait sur les plaines de la Saintonge. Ce fut seulement à l'arrivée à Rochefort qu'il les secoua. Ses compagnons descendirent. Il examina les voyageurs massés sur le quai de départ, et reconnut bientôt la forte carrure, Tair obstinément jeune, la belle barbe acajou de son frère Guillaume^ qu'il appela d'un signe.

Guillaume Naudié, l'aîné de la nombreuse famille, en était aussi, comme disait son père, le « fruit sec ». Changeant comme un nuage, fantaisiste, imaginatif, bohème, il avait commencé des études de droit, puis de médecine, s'était essayé dans les lettres et avait fini, après quelques folies de jeunesse, par échouer dans l'administration des douanes. Depuis trois ans, il habitait Rochefort avec l'armée mobile des fonc-

tionnaires civils ou militaires. Sceptique, frondeur à l'occasion, il voyait peu sa famille, sauf Siméon, chez lequel il venait de temps en temps passer un dimanche. Il s'amusait alors à saper à grands coups la théologie, tout heureux quand sa dialectique abattait celle du pasteur.

Guillaume s'assit en face de son frère, et s'informa d'abord des enfants. Le récit de la faute d'Abraham, au lieu de l'indigner, ne lui arracha qu'une exclamation indulgente :

— Ah ! le garnement !

— Je crois d'ailleurs, expliqua Siméon, que ce n'était qu'étourderie. Abraham n'est point un méchant garçon. Mais il me désespère par saparesse, par sa facilité à suivre les mauvais exemples, par son goût désordonné pour le vagabondage. Dès qu'on cesse de le surveiller, il file sur le port, joue ou se bat avec les gamins, et rentre déchiré. Même, à plusieurs reprises, il est parti dans des barques de pêcheurs, sans s'inquiéter de notre souci. Les reproches ni les punitions n'y font rien.

— Il finira peut-être matelot, dit Guillaume; c'est un métier qui en vaut un autre.

Au lieu de relever le paradoxe, M. Naudié se mit à faire l'éloge d'Esther, sa fille aînée : une sage ménagère de quinze ans, laborieuse, économe, dévouée, qui dirigeait la maison comme une femme et ne semblait vivre que pour aider les siens.

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