‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 41 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

bagarre, jelail dans l'air les appels triomphants de la cloche, invitant aux vêpres les fidèles de l'autre culte ; il prenait à main droite une ruelle étroite qui conduit au modeste temple delaR.P.R. — petite salle carrée, écrasée par un plafond trop bas. Mêlé presque à ses auditeurs, M. Naudié croyait leur parler à chacun en particulier, tant il se trouvait près d'eux : et il aimait ces humbles et rares paroissiens, les deux ou trois vieillards, les quelques femmes en bonnet qui venaient s'asseoir là, recueillis. Leurs peines ressemblaient aux siennes : ils n'étaient guère plus inquiets que lui-même de leur pain quotidien; leurs familles, presque toujours nombreuses, ne leur donnaient guère plus de tourments : les petits êtres qu'ils avaient jetés dans la vie, pareils à des graines qui germent d'un peu de pluie et d'un peu de soleil, poussaient, croissaient, grouillaient, nourris par la grande voisine, vite utiles, bientôt dispersés. A les observer, à leur parler, à les écouter, leur pasteur avait vu quelquefois s'éclairer d'un jour nouveau le dur problème de la misère : différente de celle des villes, moins lourde que la sienne propre, elle lui semblait là — plutôt que l'ennemie — l'éducatrice et la nourricière, féconde en conseils sains, bienveillante à sa manière, puisqu'elle enseigne la simple acceptation de la vie au jour le jour, telle que la font la terre et les saisons. — Ainsi pensait autrefois M. Naudié, au temps de sa pauvreté. Maintenant, quand il suivait la route connue, quand il

entrait dans l'humble temple, il ne retrouvait point les mêmes impressions. Ses paroissiens non plus ne le regardaient plus de même, comme si quelque chose le séparait d'eux. Aussi ses courses à Marcilly n'étaient-elles plus que des corvées, dont il se débarrassait quand il le pouvait honnêtement. Ce jour-là, bercé par le rythme de la voiture, les yeux arrêtés par le dos du cocher carré sur le siège, il ne regarda pas le paysage, qu'inondait la fme lumière d'un matin d'été, et roula dans sa tête de vagues et inquiètes pensées.

Un spectacle de douleur chassa pour un moment ses propres soucis intimes : une femme encore jeune, dans un décor de misère, râlait sur un grabat, sans connaissance, presque sans haleine, si proche de la mort que déjà la barrière de l'inconscience la séparait de la vie. Trois enfants en bas âge s'effaraient autour d'elle — nichée abandonnée, pauvres petits êtres tremblants devant un malheur qu'ils ne comprennent pas. M. Naudié tâcha de les interroger :

— Etes-vous seuls ? N'avez-vous personne ? Le médecin n'est-il pas venu ?

Ils ne surent pas répondre : ils le regardaient avec des yeux d'angoisse, comme pétrifiés devant lui.

— Pauvres petits ! dit-il en les caressant.

Puis il se pencha vers la mourante, cherchant à deviner les soucis qui subsistaient peut-être au

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