‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 42 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

fond d'elle, dont les reflets tremblaient dans ses yeux presque éteints :

— Dieu aura pitié d'eux, soyez-en sûre. Vous avez eu raison de m'appeler ! Ce que je puis faire, ma pauvre femme, je le ferai. Maintenant, je vais prier, n'est-ce pas ?

Une immense pitié l'emplissait pour ces malheureux, frappés ainsi par un coup de Celui dont nous ignorons les voies; en même temps, il songeait à ses propres enfants, à leur mère morte, et ces retours sur lui-même rendaient sa compassion plus profonde, plus intelligente, plus délicate, en augmentant son grand désir de les aider.

Il pria, sans que la mourante parût l'entendre, la rassura de nouveau, se mit à caresser les enfants. Quand il voulut partir, une fillette le retint, une petite voix suppliante bégaya :

— Pas partir!... Pas encore!...

De longs moments passèrent ainsi, donnés à la prière, à la pitié. Et M. Naudié songeait à Jane qui, sans doute, l'attendait et lui reprocherait son retard... ou bien, hélas ! ne le lui reprocherait pas! L'arrivée d'une voisine, enfin, lui permit de s'éloigner. Comme il posait trois pièces d'or sur la table, la bonne femme s'écria :

. — On voit bien que vous êtes riche !

Il promit de revenir, et monta dans sa voiture.

Sur son parcours, les paysans — ceux-là mêmes

dont il se sentait autrefois si proche — se découvraient avec une nuance nouvelle de respect : celui que les pauvres vouent à l'homme riche, non plus celui des simples pour le serviteur de Dieu. Leurs regards le suivaient; derrière son passage, ils échangeaient entre eux de prudentes réflexions qui, sans doute, admiraient sa voiture, approuvaient son adresse, ou le félicitaient de son aubaine.

Ah ! certes, il n'en valait pas mieux ! Des soucis l'oppressaient maintenant, dont il aurait rougi jadis, qui l'éloignaient de Dieu ; et. le bonheur qu'il avait cru saisir, s'effritait au jour le jour. L'accès de dévouement et de piété de Jane n'avait pas survécu trois mois à leur mariage : les devoirs acceptés avec tant d'allégresse, elle s'en déchargeait simplement, avec une égale légèreté. Au premier heurt avec les enfants, elle avait cessé de les aimer; elle n'aimait plus les pauvres ni les affligés ; elle n'aimait pas son mari ; elle n'aimait qu'elle. Une de ces métamorphoses qui inquiétaient le bon sens rassis de son oncle, l'avaient transformée en un être frivole et personnel, attentif avec excès aux menues choses de la vie, capricieux, mobile, indifférent, qui gardait au fond de ses grands yeux les mêmes promesses de bonheur, qui respirait l'amour d'aimer, la joie de vivre : marbre superbe dont un artiste maladroit ne sait pas tirer un chefd'œuvre, ou bloc inerte de pierre vulgaire que nul

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