DEUXIÈME PARTIE
ciseau ne' pourrait ennoblir; fleuve mystérieux dont les eaux insondées roulent des paillettes d'or ou des poisons amers...
Déjà, la rêverie de M. Naudié revenait à elle seule, épiloguant sur les détails insignifiants qu'amplifiait son amour ignorant et gauche : n'avait-il pas eu tort de partir sans la voir ? et surtout d'être resté si longtemps ? si elle lui en voulait d'être sorti, sans rien dire, le matin d'un tel jour? Ou bien, elle songerait à peine à l'anniversaire — peut-être avec un regret ; et peut-être que ses mains distraites dédaigneraient de ramasser les roses gparses autour d'elle!...
En s'abandonnant à de tels enfantillages, M. Naudié les jugeait pourtant; car il murmura :
— * C'est que je l'aime... c'est que je l'aime trop!
Il répéta, comme s'il s'adressait un reproche :
— Oui, beaucoup trop !
Mais en même temps, pris d'impatience en s'apercevant que le paysage fuyait lentement, il cria au cocher :
— Plus vite, s'il vous plaît, nous avons manqué l'heure du déjeuner!
En cet instant, la scène de tout à l'heure repassa devant ses yeux : il compara la misère qu'il venait de voir à son opulence, le souci qui le harcelait à ceux qui tourmentent tant de pauvres êtres ; il descendit au fond de son cœur et frissonna de le trouver
tout rempli d'une seule image, d'un seul désir; il se rappela le verset deé Proverbes qui l'avait mystérieusement averti, et la peur sourde de sa destinée l'envahit.
Au vent de la course, ses inquiètes pensées se développèrent de telle sorte que M. Naudié finîl par s'en sentir oppressé. Lui, si patient de tout autrefois, une hâte fébrile l'agitait de retrouver sa maison, son cœur se serrait dans la crainte vague d'un malheur qui peut-être l'attendait au retour. La voiture, cependant, passa sous la porte Dauphine, énorme et massive, et traversa la ville au grand trol. Des personnes de connaissance saluaient bas, se retournaient pour suivre des yeux l'attelage, puis échangeaient leurs réflexions ou les cotilinuaient un instant en silence, chacun pour soi. La ville, en effet, n'avait pas encore fini de commenter le mariage du pasteur : pendant trop d'années, on avait rencontré, le long des vieilles rues, sous les porches antiques, M. Naudié dans sa redingote râpée ou dans un mince pardessus. Voici qu'il devenait un capitaliste : « On ne le voit plus qu'en voi-
turcy j> disaient les gens avec leur habituelle exagération. Et les regards de tous restaient braqués sur le nouveau ménage, avec un peu de cette curiosité cruelle qu'excitent à l'avance les accidents probables du prochain, ses malheurs qu'on pressent, ses catastrophes qu'on calcule. Devant le café Français, la voiture croisa M. Dehodecq et M. Lanthelme, qui marchaient ensemble sur le bord du trottoir. Ils saluèrent, interrompirent leur conversation, échangèrent un coup d'œil ; et M. Dehodecq dit :
— Heureusement que cela a bien tourné, et qu'ils sont un charmant ménage. Mais il faut reconnaître — nous pouvons bien le dire entre nous — que M. Naudié avait commis une fiera imprudence !
— Pourquoi ? demanda M. Lanthelme, qui défendait toujours le pasteur à sa manière, c'est-à-dire en le déchirant, comme s'il eût tenu à réserver à ses griffes ce morceau de choix,
— Voyons, dit M. Dehodecq, à son âge ! Vous ne pensez sons doute pas qu'eAle a quinze ans de moins que lui ? Et puis, quelle différence de position ! Lui qui avait toujours vécu dans un état proche de la misère !
La petite bosse de M. Lanthelme frétillait d'aise à ces propos. M. Dehodecq continua :
— C'était une grosse partie. 11 Ta gagnée. C'est parfait. Mais il a eu de la chance. Songez aux dangers que court un pasteur quand il se lance dans une affaire de ce genre-là ! On a beau dire qu'il est