DEUXIÈME PARTIE
un homme comme les autres : les conséquences de sa vie domestique ont plus d'importance que celles de n'importe qui, ses responsabilités sont plus grandes.
Les petits yeux de M. Lanthelme s'allumaient dans sa face rouge : libre penseur déclaré, bien qu'il fréquentât le culte pour éplucher les sermons, il délestait les théologiens, et ne manquait jamais une occasion de leur nuire.
— Bah ! dit-il, le fameux Strauss avait bien épousé une chanteuse !
— Pas possible ! exclama M. Dehodecq.
— Parfaitement. II est vrai qu'il a fini par divorcer. Mais il avait été d'abord très heureux pendant plusieurs années : il n'était pas clairvoyant. On a publié ses lettres à un ami qui lui servait de confident : je ne connais rien de plus intéressant.
Il jouit de l'élonnement de M. Dehodecq, et revint au sujet :
— Dieu préserve M. Naudié d'une telle destinée ! Ce qui me plaît en lui, c'est que la prospérité ne l'a pas encore gâté. Même, il continue à soigner de son mieux ses sermons, qui ne sont pas plus mauvais qu'autrefois. Une telle constance est digne de tous les éloges. Je le compare en pensée à un mien camarade, dont l'histoire n'est pas sans ressembler à la sienne. Il prêchait mieux, mais il ne résista pas aussi bien aux tentations de la fortune. Il était resté célibataire, lui, prudemment. Un beau jour — pas
lOi LE MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIÉ
beaucoup plus jeune que M. Naudîé — il trouve sur son chemin une dot... énorme!... Une jeune fille orpheline, comme M"* Defos, qui avait juré de n'épouser qu'un pasteur : car il y en a qui ont cette toquade... A peine mariée, c'est elle qui porte... le rabat... Elle ne montait pas en chaire : le Consistoire aurait protesté ; mais elle présidait les comités, elle fondait des œuvres, elle écrivait des brochures de propagande et de dogmatique ; car la théologie, je ne sais vraiment pas pourquoi on en exclut les femmes : ses exercices conviennent merveilleusement à leur esprit de chicane. Que faisait le mari, pendant ce temps? Il administrait les biens de madame! Et très bien, je vous en réponds! Il avait médité la parabole des talents et faisait fructifier les siens.
M. Lanlhelme se mit à rire, aigrement, en jouissant de sa méchanceté.. M. Dehodecq l'avait écouté avec l'attention honnête et laborieuse qu'il apportait à toute chose.
— Voilà un fait, dit-il en réfléchissant, qu'on pourrait exploiter contre nous, comme on ne manquerait pas d'exploiter le cas de M. Naudié, s'il tournait mal. Mais des faits semblables sont extrêmement rares. Sur les six ou sept cents pasteurs de notre clergé, combien en trouverait-.on que le mariage ait vraiment enrichis ? Trois ou quatre, tout au plus.
— Sans compter toutefois, dit M. Lanthelme,