DEUXIÈME PARTIE
ceux qu'il a simplement lires du besoin. Oh ! ne vous pressez pas de les défendre, car je n'ai garde de les blâmer. Gomment voulez-vous qu'ils se suffisent, avec les deux mille francs de leur traitement? La dot leur est nécessaire, plus qu'en aucune autre profession. Ils ont des prestations de toutes sortes, de nombreuses familles.
M. Dehodecq restait pensif, pesant avec sérieux ces propos intoxiqués de malice.
— Enfin, conclut-il avec un soupir, M. Naudié est désormais à l'abri.
Excité par l'ardeur concentrée de son attaque, M. Lanthelme riposta, avec une singulière véhémence :
— Oui, sans doute, à l'abri du besoin. Ses enfants mangent tous les jours, son cheval aussi. Il ne court plus que... d'autres risques !
— Lesquels?
— Oh ! cher monsieur, vous m'en demandez trop ! C'est l'avenir qui nous le dira. Le mariage est une forteresse; maison n'y est pas assuré contre tous les accidents.
Cependant M. Naudié, à peine rentré, cherchait Jane, dans sa hâte un peu nerveuse de lui souhaiter sa fête. Elle était dans un boudoir, attenant au grand salon et ouvrant aussi sur le jardin, dont elle se réservait l'usage : petite pièce capitonnée d'étoffes modernes qui en cachaient la vétusté, n'ayant plus d'archaïque que ses fenêtres à meneaux, pleine de
vases anglais, de bibelots exotiques. Jane, en peignoir clair, ses fins poignets blancs et sa jolie tête gracieuse émergeant d'un tlot de dentelles, semblait fort occupée à ranger des papiers devant un secrétaire en bois des îles dont elle seule possédait la clef: reliquaire secret que son mari considérait avec cette sourde inquiétude que donne parfois la vue de caractères étrangers, de bouches muettes, d'écritures indéchiffrables. En l'entendant entrer, la jeune femme se retourna lentement, sans lâcher le « portrait-album » qu'elle tenait à. la main. M. Naudié la baisa sur le front; mais les paroles qu'il tenait prêtes expirèrent sur ses lèvres, son regard inquiet se fixa sur la photographie. C'était celle d'un très bel homme, aux fortes moustaches, aux yeux ardents, aux traits romains : l'air fatal, il croisait les bras sous une espèce de cape espagnole, le front caché par un sombrero, dans une de ces poses que prennent naturellement, devant l'appareil, lesartistes aimés des femmes, pianistes ou chanteurs, acteurs ou saltimbanques.* Au bas, on pouvait lire, sous quelques notes de musique, ce vers, griffonné par une main lourde :
Vorrei poterti dar quel po'che resta...
De son bras droit, M. Naudié entourait légèrement la taille de sa femme. Un instant, il lutta contre luimême; puis, vaincu, il prit de la main gauche le coin