‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 46 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE i · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE i

du portrait, le souleva, sans que Jane Tabandonaât, et demanda :

— Qu'est-ce que c'est que ça?

La jeune femme sourit; ses yeux errèrent du portrait à son mari, comme si elle eût esquissé un malicieux parallèle entre ces deux visages si différents.

— Ça? répondit-elle, ça? c'est Beltrame.

— Beltrame?

— Vous ne le connaissez pas même de nom ? Oh ! mon cher ami, vous ne connaissez rien ! Beltrame est un chanteur très célèbre. Il fait courir tout Londres. 11 va chanter dans les meilleures maisons. Il est Italien. Voyez comme il est beau !

M. Naudié souligna de l'ongle la ligne d'écriture :

— Et cela, c'est un autographe de lui, j'imagine?

— Justement.

— Il vous a donné ce portrait ?

— Mais oui.

— Avec cette impertinence?

— Ce n'est pas une impertinence, c'est le premier vers d'une romance fameuse de Tosti.

Elle s'interrompit pour fredonner, sur l'air connu :

Donna, vorrei. morir..*

Le front de M. Naudié se plissa. Elle reprit, ea rêvant un peu :

— Comme il chantait bien cela, Beltrame! Vous ne croiriez pas que j'ai été folle de lui !

Du même geste, M. Naudié lâcha la photographie et la taille de sa femme, en balbutiant :

— Ah ! vraiment... vraiment...

— Oui. J'avais dix-sept ans. Un chanteur, un artiste, vous comprenez ! Il est venu chanter chez mes parents de Londres, pendant mes vacances de Pâques. Oh! quelle voix! quels yeux!...

— ... Vous l'avez un peu trop admiré?

Jane ne voulut pas comprendre le sens de cette insinuation délicate :

— C'est-à-dire que j'ai été folle, mon cher ami^ tout à fait folle, à en perdre le sommeil, à ne rêver que de lui, à vouloir mourir... comme dans sa romance !

Une question tourmenta M. Naudié. Il finit par la poser :

— Et... il l'a su?

— Voilà que vous êtes jaloux ! fit Jane au lieu de répondre. Vous ne savez donc pas ce que c'est qu'une jeune fille, mon cher ami? A quoi voulez-vous donc que nous pensions, depuis quinze ans jusqu'à notre mariage, si ce n'est à l'amour? Beltrame a duré six semaines. Avant lui, il y avait eu unévêque... N'ouvrez pas des yeux comme cela, je vous en prie,.. C'était un très vieil évoque, avec une grande barbe blanche. Après, il y a eu un peintre, un peintre très célèbre, dont je n'ai d'ailleurs jamais vu que le

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portrait... Et puis d'autres, dont je ne sais plus les noms. Ils ont passé comme des reflets sur une eau qui court. Et puis, vous êtes venu, vous !

M. Naudié s'assombrissait en l'écoutant, sans oser rien dire, par crainte d'être ridicule.

— Je. pense pourtant, hasarda-t-il, que vous ne me mettez pas sur le même rang?

— Oh ! non, dit Jane. Eux, ils ont passé. Vous, vous restez là.

Elle avait fouillé parmi les photographies du tiroir.

— Tenez! fit-elle, voici Tévêque.

M. Naudié jeta un coup d'œil sur' le portrait du grand vieillard, qui évoqua dans son esprit l'image de son père, et le rejeta parmi les autres.

— Maintenant, dit Jane, vous connaissez tous mes secrets.

Il répéta :

— Tous?

— Je veux dire tous ceux dont je me souviens.

— Il y en a pourtant un... que je ne connais pas...

— Oh ! lequel?

Debout en face d'elle, il lui prit les deux mains, la regarda dans le fond des yeux, et, d'une voix qui tremblait de passion :

— Ce qu'il y a maintenant là, fit-il en la baisant sur le front, là, là, derrière ce mur impénétrable, là, dans ce cœur, dans cette âme qui m'appartient et

qui m'échappe... Vos secrètes pensées, celles que vous ne me dites pas, celles que je ne peux pas lire dans vos yeux... Si vous m'aimez enfin, ou bien s'il y a entre nous quelque chose que j'ignore, si vous ne vous êtes donnée que pour vous reprendre, et pourquoi vous jouez à me tourmenter?... Voilà ce que je voudrais savoir I

Il frémissait d'une émotion trop longtemps contenue, qui débordait pour la première fois. Jane dégagea ses mains, et dit de sa voix tranquille :

— Je ne vous ai jamais vu ainsi, mon cher ami. Est-ce Beltrame qui...

— Oh! s'écria-t-il en l'interrompant, c'est que vous ne savez pas !...

Sans répondre, elle se pencha de nouveau sur le tiroir, y choisit un nouveau portrait, et le tendit à son mari.

— Regardez ! dit-elle. Cette fois vous ne serez plus jaloux !

C'était une jeune fille, aux traits purs, d'une régularité monotone, aux cheveux coiffés à la grecque, le type classique de l'Anglo-Saxonne qui s'étale dans les magazines.

— Une amie de pension, tout simplement, expliqua Jane. Mais quelle amie! Elle ne me quittait pas, elle ne pensait qu'à moi, elle ne me permettait pas même de parler aux autres. Et des scènes de jalousie, et des accès de désespoir quand approchaient les vacances! Moi, cela m'ennuyait plutôt...

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