DEUXIÈME PARTIE
raconté ses premières amours. J'en ai eu du chagrin et je n'ai pas su le cacher, voilà tout.
— Ah ! Beltrame! s'écria aussitôt M™* Defos.
— Comment, vous savez?...
— Bien sûr. Il nous a donné assez d'inquiétudes, ce bellâtre ! Je ne sais comment il s'était emparé de l'esprit de cette pauvre Jane, mais il y a eu un moment où l'on pouvait tout craindre. Entre nous, je suis persuadée que, si elle n'eût pas été mineure, ce bandit l'aurait enlevée. Heureusement la loi est sévère pour ces choses-là, car la pauvre enfant était fascinée.
— Je ne croyais pas, balbutia M. Naudié, que cela eût été si loin...
— Elle ne vous a donc pas tout dit?
— Tout?...
— Oh ! rassurez- vous, il n'y a rien eu de très grave, non, non. Mais vous savez, c'était une enfant gâtée, capricieuse. Elle a bien changé depuis ! En ce temps-là, sa petite imagination trottait, trottait... Elle aurait pu l'entraîner Dieu sait où... Grâce au ciel, il n'y a eu que des enfantillages..., du moins j'en suis presque sûre!... Ils nous ont troublés, nous qui avions charge d'elle. Mais vous, n'y pensez donc pas, ne soyez pas jaloux : je crois vraiment qu'il n'y a pas de quoi; d'ailleurs, c'est passé depuis six ans. Beltrame est bien loin d'elle, allez ! C'est à peine si elle fredonne encore quelquefois sa romance !
Elle passa, en emportant une impression pour elle délicieuse : celle du regard d'angoisse que M. Naudié, comme figé sur le sol, sembla lancer vers ce mystérieux passé, qui lui rendait plus énigmatique encore le présent incertain déjà — et l'avenir.
Le temps de frapper à la porte du boudoir, et M"" Defos eut combiné son petit jeu. L'air agité, les yeux effarés, elle s'écria en s'avançant vers Jane, non sans se retourner dans tous les sens comme pour chercher un espion :
— Mais, ma chère enfant, qu'avez-vous donc fait?... Je viens de rencontrer votre mari là, ^dans le vestibule : il est furieux, hors de lui. Vous avez eu des paroles imprudentes. Vous lui avez raconté des choses... des choses... Oh! Jane, il faut prendre garde! Avec un homme comme lui, je vous le répète, il faut prendre garde !
Jane avait encore dans les yeux l'expression douloureuse et résignée de son mari, qui souffrait sans oser se plaindre ; peut-être, justement, désarmée par tant de douceur, se reprochait-elle son inutile cruauté. M™* Defos continua, discourant avec abondance. Elle pensait depuis longtemps qu'il y aurait des troubles dans le ménage. Si elle avait eu tant de peine à accepter ce mariage, c'est qu'elle pressentait en M. Naudié un homme soupçonneux, méfiant, injuste... De tels sentiments, compréhensibles chez un jeune homme qui a l'excuse de la