‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 50 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

passion, deviennent impardonnables, chez un homme de son âge, froid, calculateur...

— Qu'a-t-il donc dit? s'écria Jane.

— Il m'a fait toutes ses plaintes : il vous trouve coquette et frivole. Il m'a demandé ce qu'était Beltrame, ce qu'il y avait eu entre lui et Vous. Pourquoi lui avez-vous raconté cette histoire? Soyez plus prudente, désormais : vous êtes avertie.

Jugeant son effet accompli, M"* Defos voulut partir :

— Je n'entrais qu'en passant, ma chérie, pour vous dire que Henri ne sera pas des nôtres, ce soir. Gomme il me tarde de le revoir ! Lui aussi, m'inquiète. Qu'a-t-il? Je ne sais pas, mais c'est une âme tumultueuse : il se passe en lui des choses qu'il ne nous dit pas. Son père ne s'aperçoit de rien. Moi, je vois, je devine... J'ai peur !

Elle se transfigurait en parlant de son fils, ses traits se détendaient, ses yeux durs s'emplissaient de tendresse : tant la même âme prend des couleurs diverses selon l'astre qui l'éclairé.

Restée seule, Jane s'approcha en rêvant de la porte-fenêtre entr'ouverte. Les enfants se dispersaient dans le jardin, en attendant la cloche du déjeuner. Sous le vieux cèdre dont les ramures horizontales semblaient verser de l'ombre, Esther, assise à côté de Zélie, lui expliquait quelque passage obscur d'un de ses livres d'école ; Abraham, robuste et négligé, son chapeau sur l'oreille, les mains dans ses poches pleines de toutes sortes d'ob-

jets, causait avec Berthe, très coquette dans une robe claire, devant la pièce d'eau. Un instant, les regards de Jane errèrent sur les deux groupes : ils n'exprimaient qu'une hostile indifférence. Entre elle et ces jeunes êtres auxquels, sincèrement, elle avait rêvé d'apporter du bonheur, nulle affection ne se développait ; au contraire ! Rebutée par leurs premières méfiances, elle manqua de la patience qui seule eut pu gagner leurs cœurs rebelles, si naturellement froissés par sa brusque ingression dans leur vie. Les privilèges dont jouissait Zélie firent naître en elle une singulière jalousie; sa volonté se heurta bientôt contre celle de Berthe, aussi tenace et plus vite irritée; elle ne vit en Abraham qu'un paresseux veule et mal élevé, un animal d'espèce inférieure qu'elle désespéra d'apprivoiser. Avec Esther seule, ses relations demeuraient correctes : car la grave jeune fille, sentant l'ordre et la paix de la maison menacés, lâchait par dignité de les défendre. En les suivant des yeux — si près et si loin d'elle! — Jane songea : « Que fais-je ici, parmi ces étrangers?... »

Mais elle se posait sans mélancolie celte triste question. Elle y répondit, mentalement : « Je me suis trompée. » Puis elle haussa les épaules, avec un geste d'énergie et de décision qui répondait sans doute à de vagues pensées, à peine estompées au fond d'elle : germes encore obscurs que les hasards des lendemains feraient croître...

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