PREMIÈRE PARTIE
— Une telle enfant, dit-il, est une grande bénédiction.
— Sans doute, répliqua Guillaume, mais peutêtre qu'elle voudrait un peu de bonheur, elle aussi.
— Elle a celui qu'elle donne : n'est-ce pas le meilleur?
— On jette avec plaisir ses miettes aux oiseaux ; c'est quand on a fini de manger son pain !
De nouveau, Siméon laissa passer la boutade. Puis la conversation tomba sur la fête du lendemain, qui allait réunir quelques-uns au moins des membres dispersés de la famille.
— Lesquels de nous allons-nous revoir? demanda Guillaume; le sais-tu?
— Marcel, d'abord, puisqu'il est en Europe.
— Alors, dit Guillaume, gare les histoires de ses conversions chez les Bassoutos.
— Notre frère est un bon serviteur de la bonne cause, répliqua Siméon. Je ne pense jamais à lui sans admirer son courage, son dévouement.
— Moi, tu sais, je suis pour qu'on laisse aux sauvages leurs fétiches. Liberté pour tous. Et Paul, à propos?
— Oh! lui! exclama Siméon sans s'expliquer davantage.
En celui-ci, le vieux sang huguenot coulait avec une âcreté fanatique. Dès l'enfance, il inclinait vers une sorte de mysticisme passionné et maladif : à
sept ans, on le vit un jour s'arrêter sur une place en agitant les bras « pour s'envoler au ciel, expliquat-il, vers le Sauveur ». Étudiant à Montauban, comme ses frères, puis à Paris, il s'indigna contre les velléités libérales du protestantisme. Avant sa consécration, il rompit brusquement avec l'Église officielle pour se mettre, au service d'un de ces comités d'évangélisation dont la propagande s*exerce souvent avec plus de zèle que de discrétion; et depuis plusieurs années, il évangélisait l'Auvergne, recourant à tous les moyens pour gagner des âmes, guérissant par la prière, distribuant des secours aux néophytes, troublant parfois la paix des villages, hué souvent, battu quelquefois, allant toujours.
— Vois-tu comme tu es inconséquent, dit Guillaume, tu approuves Marcel et tu blâmes Paul... Oh 1 tu le blâmes, ne dis pas non!... Cependant, ils font la même besogne.
— Permets, répondit vivement Siméon, il y a un abîme. D'ailleurs, quoi que tu * en penses, je ne blâme pas Paul : je sais qu'il a des intentions excellentes.
— Non, non, riposta Guillaume, il n'a pas de bonnes intentions. Il n'a que de l'orgueil. Un orgueil démesuré : l'orgueil de valoir mieux que le commun des fidèles, l'orgueil d'être seul à comprendre les desseins de Dieu, de le représenter, de le mêler à toutes ses aifaires, de parler et de