DEUXIÈME PARTIE
— Gomment, chérie, s'écria-t-il, qu'est-ce que tu me dis là? Est-ce que lu te figures que je ne t'aime plus?
L'enfant répondit gravement, en exprimant avec peine le raisonnement difficile qui s'esquissait dans sa petite tête : •
— Oh! papa, je sais bien que tu m'aimes...
Mais, vois-tu, ça n'est plus la même chose... Tu n'es plus comme quand...
Elle s'arrêta net. Elle pensait : « comme quand il n'y avait pas entre nous cette, étrangère » ; et elle n'osait dire sa pensée. Elle reprit :
— ... Comme quand j'étais petite... Tu ne me prends plus dans tes bras, lu ne me racontes plus d'histoires, tu m'embrasses si rarement!...
M. Naudié la serra contre lui, et l'image de la mère morte traversa sa mémoire : pauvre être de douceur, de bonté, de dévouement, sacrifiée à la tâche trop lourde, disparue sans avoir jamais connu d'autres joies que celles de l'affection et du sacrifice! 11 songea : a Si elle nous voyait... » lise rappela son argument, quand son cœur et sa conscience bataillaient dans l'incertitude : a Eux aussi, seront plus heureux... » Et, pour la première fois depuis une année, il eut le sentiment aigu de la force étrangère, entrée en lui, qu'il connaissait mal et qui le dominait.
— Oh !. chérie, dit-il, chérie, je t'embrasserai tant que lu voudras, je te raconterai toutes les
histoires que je sais. Laquelle veux-tu, voyons? Celle de Joseph vendu par ses frères?
Il l'avait reposée à terre : penché vers elle et la tenant par la main, il s'éloignait du banc où demeurait Esther, toute pensive, cherchant à comprendre.
— Oui, papa, dit Zélie, l'histoire de Joseph, je l'aime bien !
Il commença :
— Joseph était un petit garçon si sage que son papa, qui s'appelail Jacob, ne pouvait pas s'empêcher de l'aimer mieux que ses onze autres frères : car Jacob avait une famille bien nombreuse. Et les onze frères étaient jaloux. Ils étaient jaloux et méchants, et ils pensaient : Si seulement nous pouvions nous débarrasser de ce Joseph...
Une fenêtre s'ouvrit bruyamment au premier étage — la fenêtre de Jane — et M. Naudié s'arrêta. L'éperdu besoin d'être aimé et la peur de déplaire le rendirent lâche une fois de plus.
— Je finirai l'histoire une autre fois, dit-il... Je n'ai plus le temps à présent.
Une magnifique poupée, si belle que Zélie osait à peine la toucher, était assise dans un fauteuil d'osier, comme une personne. Ce fut elle qui tira M. Naudié d'embarras :
— Comme elle s'ennuie là, ta poupée ! Va, va lui tenir compagnie un moment, Zélie... Occupe-toi d'elle un peu, puisqu'elle est à toi !
DEUl^IÈME PARTIK ^ 123
Et il rentra, tandis qu'Esther venait consoler sa pelile sœur.
A l'aurore de la Réforme, un sage docteur hollandais a cru résumer le programme complet de la vie^ en ces devises :
Sol vitœ : Sapientia.
Sal vitœ : Amicitia.
Panis vitœ : Temperantia.
Antydotum vitœ : Patientia, Vitavitœ : Conscientia.
Une formule manque à ce CodeXy celle de l'Amour. Pour des poètes, pour des simples, pour des héros, il a été à la fois le soleil, le sel, le pain, le remède et la vie de la vie. Pourtant, ce sage le rayait de son programme, simplement. Beaucoup de ceux que gouverne la même foi morale, l'ont imité. Modérés comme lui, ils ne conçoivent l'amour que sous la forme atténuée de l'affection : ils le saluent alors comme le sentiment paisible qui entretient la famille, qui égayé et ennoblit le foyer — nuance à peine un peu plus fervente de l'amitié, ce sel de la vie. Mais qu'il se présente avec des traits plus ardents, fis se hâtent de le repousser, pressentant sa force destructive. Quelques-uns sont capables de le connaître et de le vaincre, héros de ces luttes obscures où la victoire est un marlyre. D'autres, entraînés par la force secrète dont ils ne prévoient
pas les insatiables exigences, essayent désespérément d'enchaîner l'esclave en révolte, retardant le plus qu'ils peuvent l'heure de la défaite. Il en est aussi qui s'abandonnent parce qu'ils sont trop confiants ou trop faibles, enlraînés par leur cœur à travers des souffrances qui deviennent bientôt leur raison d'exister. M. Naudié devait être de ceux-là. Comment se serait-il méfié du sentiment entré dans sa vie, sous une forme saine et bienfaisante? A peine si, dans les premiers temps, de légers scrupules lui reprochèrent d'être trop heureux, dç renoncer trop facilement à tout contrôle sur soi-même, d'être épris, d'être jeune, d'être homme. Quand il comprit quelle chaîne serrait sa chair, elle était déjà trop forte pour qu'il pût la rompre : en la secouant dans les révoltes de sa conscience, il ne pouvait plus qu'irriter la morsure de ses anneaux.
Le retour de leur second fils, devait ouvrir pour les Defos une ère de préoccupations inattendues.
L'automne d'avant, en voyant Henri repartir pour la Faculté, son père ne doutait pas qu'il n'approchât enfin — ayant vingt-huit ans révolus — du terme de ses études. Quelques propos échappés à l'étudiant, qui trahissaient du doute, l'avaient un peu surpris. Il n'y attacha point d'importance. Il pensait qu'au pire Henri deviendrait « libéral ». Orthodoxe convaincu — plus les dogmes sont stricts, plus ils ont d'efficacité pratique — il admettait pourtant que la théologie des théologiens ne saurait être la même que celle des laïques : à ceux-ci la foi simple, qui gouverne les actes sans se dissiper en vaines arguties, la foi du charbonnier ; à ceux-là le soin plus compliqué de se débattre avec la philosophie. Son fils aîné, David, devait croire tout
bonnement, comme il convient à un homme d'ordr Henri pouvait épiloguer sui' les dogmes et s*ébatl dans rinfini — son domaine : cela ne Tempêcher pas de poursuivre une carrière peu lucrative, m? honorable, et qui même a conduit quelques-uns la gloire. Ainsi, dans ses plans, Taîné de ses fil dressé aux affaires, maintenait la prospérité mal rielle de la famille, tandis que le cadet l'illustr autrement. C'était la réalisation de leur antiq devise : Omniabene, Deo juvante.
La crise que Henri venait de traverser — et de la sollicitude maternelle avait surpris déjà certai symptômes — renversa ces projets. Celte crise n'( point rare parmi ces jeunes gens rompus à la diale tique, lâches tôt à travers une science qui se dél entre le fini et Tinconnaîssable, guidés dans ce lat rinthe par des espiits très philosophiques, dont pensée libre ne connaît d'autres freins que s propres freins intérieurs. Beaucoup d'entre e sont partis par « vocation », obéissant aux voixd'E Haut qu'écoutent volontiers les adolescents rêveurs fervents. Hs sont partis, l'ûme pleine de Dieu, rés^ lus à lui vouer leur vie, dédaigneux des promess du siècle, sourds aux paroles des sceptiques et d athées. Mais des bruits du dehors leur parviennen contenue d'abord par l'imagination, puis par volonté, leur raison commence son œuvre — peti bete inquiète, rongeuse, qu'on ne chasse pas. So vent, son travail sourd s'accomplit sans qu'ils s'
doutent, comme celui des termites dans les vieilles maisons, pendant le sommeil des propriétaires. Quand ils découvrent ses dégâts, ils lâchent de les ignorer, ou demandent à la prière la fin de leur tentation. Parfois la grâce les sauve : l'Esprit souffle où il veut. Parfois aussi, un dernier coup de tempête emporte sur Pocéan du doute la frêle barque avariée de leur croyance. Les uns restent au timon, tenant d'une incertaine main la barre entamée, pendant que le vent achève d'arracher leurs voiles déchirées : ils naviguent ainsi, à demi submergés. D'autres parviennent à peine à sauver quelques planchés de leur chaloupe : ils s'y cramponnent pourtant. Les mieux trempés, les plus nobles, les plus vaillants, ne comptent plus que sur leurs propres forces : l'esquif s'enfonce, ils nagent vers un autre port. Henri Defos était de ceux-là : sa foi naufragée, i-1 n'entendait pas tirer des épaves une carrière. 11 avait donc résolu de renoncer au saint ministère. Mais, pour exécuter cette résolution, il fallait compter avec la volonté de son père.
Elle se cabra dès le premier choc.
Ce fut après le dîner de famille. Il n'y avait pas d'invité. On prenait le café au salon, sous le regard limpide du Saint Jean de Bouguereau.
M°* Defos insista pour que Henri acceptât un peu de vieux cognac :
— Il faut que lu me laisses te soigner, disaitelle avec cette tendresse que seul son second
fils éveillait. Tu as beaucoup maigri, tu es tout pâle.
En effet, le dur hiver de réflexions, d'hésitations, de batailles de conscience avait changé le jeune homme : émacié, Toeil distrait, le teint gris, avec sa barbe irrégulière et ses cheveux rebelles qu'il rejetait fréquemment en arrière d'un geste rapide et nerveux, il semblait un convalescent à peine échappé aux griffes de la maladie. Sa mère l'observa pendant qu'il vidait son verre à petites gorgées, sans plaisir :
— Je suis sûre que tu travailles trop ! dit-elle. .
— Bah ! dit M. Defos, qui remuait son sucre dans sa lasse ; on sait ce que c'est que ces fatigues de jeunes gens. Quinze jours de repos, et il n'y paraît plus. Ce travail avance-t-il, au moins? A quand le Prophète Amos?
Le Prophète AmoSy c'était la thèse à laquelle Henri travaillait depuis plusieurs années : un sujet qui lui avait coûté d'énormes recherches, qui reculait sans cesse, qui maintenant ne serait jamais achevé ; et, dans l'effondrement de ses assises d'âme, l'effondrement de l'œuvre longtemps poursuivie lui laissait d'infinis regrets : perte d'un meuble préféré, d'un cher bibelot, d'un « souvenir » dans l'incendie qui détruit la maison.
La question de M. Defos introduisait l'entretien nécessaire et redouté. Henri rassembla son courage, lâcha d'imposer le calme à sa figure trop expressive, et répondit sourdement :