DEUXIÈME PARTIE
— Le Prophète Amos y monpère, je n'y pense plus. M. Defos fronça les sourcils, stupéfait et déjà
irrilé, comme si souvent par ce qu'il appelait les caprices d'imagination de son second fils.
— Qu'est-ce à dire? s'écria-t-il. Voudrais-tu changer de sujet, par hasard? Absurde ! on doit/mir ce qu'on a commencé :' c'est un principe.
Ce mot de « principe », dans sa bouche, prenait une extraordinaire sonorité, comme un sens nouveau. Il ne le prononçait que dans les grandes occasions, évitant de s'en servir, en vain : alors, il le lançait de haut, avec une autorité de prophète répétant les paroles divines. Tombant au début de la conversation, ce mot aggrava l'effroi de Henri, qui baissa les yeux, se mit à tirailler nerveusement les poils de sa barbe, et commença du ton tremblant d'un coupable avouant son crime :
— Je crains de vous faire beaucoup de peine à tous, mais j'ai longtemps hésité, et je ne puis vous cacher davantage la décision que j'ai prise... Après de longues hésitations, je vous assure... Maintenant je vois clair devant moi : ma conscience m'a dicté ma conduite.
La « conscience » — vila vitœ, disait le vieil huguenot hollandais — était pour Henri ce que les « principes » étaient pour son père : plus noble, plus profond, plus libre, le mot raffermit sa voix. Il eut une dernière hésitation très brève et prononça, presque solennellement :
— Je suis obligé de renoncer à la carrière que je comptais poursuivre. Je ne puis pas devenir pasleur.
M""** Defos poussa une sorte de gémissement épeuré ; David, qui venait de reposer sa tasse de café sur le plateau, demeura comme hypnotisé dans une pose anormale et stupéfaite ; quant à M. Defos, après s'être demandé pendant un quart de minute s'il comprenait bien, il s'écria :
— Ah ! par exemple ! j'aimerais voir cela !
Ce fut tout. Ils attendaient l'explication. Elle commença, sourde et difficile.
— Et que voulez-vous que je fasse? Quel autre parti pourrais-je prendre? Vous comprenez bien que, si je m'arrête ainsi dans ma route, ce n'est pas d'un cœur Jéger : car j'aimais celte carrière, à laquelle j'avais déjà voué ma jeunesse et voulais consacrer ma vie. Mais il faut bien que j'y renonce : ma foi est morte, je ne croîs plus.
M. Defos arpenta le salon, de son pas lourd, les mains derrière le dos, suivi dans tous ses mouvements par les yeux inquiets de sa femme.
— Tu ne crois plus, tu ne crois plus ! répéla-t-il en s'arrêtant en face de Henri, qu'est-ce que tu me racontes là? Tune crois plus : c'est-à-dire que tu traverses la crise de doute que traversent les neuf dixièmes des jeunes gens, que j'ai traversée aussi, moi, comme tant d'autres ! On en revient, mon cher, on en revient!