‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 54 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Il se rassurait, jugeant le cas moins grave en y réfléchissant. D'un ton bonhomme, il demanda:

— D'abord, voyons, qu'est-ce que tu ne crois

plus ?

Henri possédait ce courage d'âme qui, par mépris des compromissions, s'applique à mettre en lumière le côté le plus dangereux de la vérité. Pressé aussi parle désir de prendre nettement position, il répondit :

— Rien !

La stupeur, atténuée un instant par la conciliante bonhomie du chef de famille, recommença. M. Defos eut un geste de colère. Il le réprima, et il reprit, non sans un visible effort pour se contenir :

— Rien, mon ami, c'est décidément trop peu. Rien, qu'est-ce que cela veut dire? Tu crois en Dieu, pourtant? à l'immortalité de l'âme? «^

Comme Henri ne répondait pas, sa mère s'approcha de lui, comme pour le retenir sur le bord du néant, et suppliante, les mains tendues, elle dit:

— Henri, Henri, tu ne vas pas devenir un athée ! Son mari la rassura :

— On ne devient pas athée ainsi, d'un jour à l'autre, sans raison. Car enfin, Henri, pourquoi ne crois-tu plus? Voyons, parle, explique-toi.

... Comment expliquer à ces êtres d'ordre et de paix, aussi sûrs de leur petit coin d'au-delà que de leur confort dans le siècle, aussi confiants en l'éternité qu'en la rente, le drame complexe qui venait

de bouleverser sa conscience ? Comment leur raconter les progrès lents du doule, favorisés par l'excès de la réflexion, entraînant les résistances de la volonté, s'emparant peu à peu de J'intelligence et de la raison, si bien que toutes les pensées surgies des profondeurs de l'être intime et tous les faits fournis par l'expérience au jour le jour venaient le corroborer et le renforcer? Comment leur expliquer cela? Henri l'essaya pourtant.

— J'ai vu crouler successivement, dit-il, l'inspiration, le miracle, le dogme. Inquiet, j'ai cru d'abord que, derrière ces ruines, l'édifice idéal restait debout. Avec quelques-uns de mes maîtres les plus éminents, j'ai renoncé au Dieu objectif des anciennes traditions, de l'ancienne alliance, pour chercher le Dieu intérieur, plus vrai, plus pur, dont la parole est supérieure aux formules humaines, dont le verbe est vraiment créateur. Je croyaié ainsi rompre avec la part de superstition qui subsiste dans la religion, m'élever sur l'échelle de la piété. Mes forces m'ont trahi ! Dieu s'est perdu pour moi en aspirations vaines, en de vagues promesses, en un non-être prestigieux. La pensée religieuse n'était plus qu'un soupir de l'âme vers un idéal fluide, insaisissable à force d'être immatériel : Dieu s'est dissipé. Dieu s'est fondu comme un nuage... Pourtant, j'ai conservé, aussi ardent, le goût du bien et de la vérité. Ce qu'ils sont au juste, je ne le sais plus ; mais je compte sur ma conscience pour me l'apprendre au

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