‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 55 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

jour le jour, à travers les obscurités d'un chemin où elle est maintenant mon seul guide . Et je ne puis en ce moment me tromper sur ses ordres : elle m'affirme que je serais un mauvais ministre de ce* Dieu dont je n'entends plus la voix ; elle me défend de prendre du service dans son Église ; ma consécration et ma vie entière ne seraient plus qu'un mensonge !

M. Defos, son fils aîné, sa femme écoutaient, comprenant à demi. Dieu existe-t-il dans nos cœurs ou dans son ciel ? ils ne se le demandaient guère ; mais la mère voyait que son fils souftrait, et souffrait avec lui. Quant au père, sentant menacés ses arrangements de famille, il ne songeait qu'à parer au mal, le mieux possible.

— Je vois ce que c'est, dit-il après un moment de réflexion : tu as lu Darwin, Spencer, Renan, les savants, les philosophes. Comme si la science était le dernier mot de tout ! Et d'abord, il y a eu des savants qui ont cru. Newton était croyant ; combien d'autres ! Taine lui-même n'a-t-ilpas demandé, à ses obsèques, un service protestant? Donc, les plus savants, les plus intelligents peuvent rester des chrétiens. Voilà qui est clair, n'est-ce pas ! Et toi, tu viens me dire ; « Je ne crois plus ! » Tu te figures que cela suffit pour que je change les plans que j'avais faits pour ton avenir? Ah ! mais non, mon ami ! Ton imagination l'a souvent joué de ces tours-là : arrange-toi pour la tenir en bride I C'est toi qui as voulu étudier la théo-

logie. Je ne t'ai pas imposé cette carrière: tu l'as librement choisie. Eh bien, tu la poursuivras ! Tu ne crois plus, tâche de croire. Donne-toi seulement, pour revenir sur tes pas, le quart de la peine que tu as prise pour avancer ! Ce n'est pas pour rien qu'il est écrit : « Cherchez et vous trouverez! »

— Ah ! dit Henri en se contenant, quel abus on a fait de cette parole !

Et plus violent, cherchant à brusquer les choses par une déclaration catégorique :

— Voyons, mon père, comment pourrais-je me consacrer au service d'un Dieu auquel je ne crois plus... d'un Dieu qui n'existe pas?

Jamais, dans le confortable salon des armateurs d'autrefois, telle parole n'avait troublé la paix des choses et des âmes. David esquissa un geste qui signifiait : «Évidemment mon frère est foui » M"%8lfer fos cacha sa tête entre ses mains. M. Defos se dressa, et debout devant son fauleuil, menaçant, terrible, il osa répéter la phrase sacrilège :

— ... « Un Dieu qui n'existe pas. . . » Tu as dit : « Un Dieu qui n'existe pas » ?... Je te dis, moi, qu'il existe, entends-tu? Moi ! ton père ! J'ai éprouvé vingt fois, cent fois, mille fois son existence ! 11 est le Dieu de nos ancêtres qui ont combattu pour lui, le Dieu juste, le Dieu fort qui châtie ceux qui lui sont infidèles. Prends garde à sa colère, malheureux, car il t'écoute! 11 est là, dans cette maison qui garde sa loi depuis deux siècles, où je l'ai invoqué, moi qui te parle, à

toutes les heures graves de ma vie, où il a daigné souvent me répondre et m'exaucer 1

Un peu de l'âme des vieux hugenots, des cchevins des temps héroïques, des soldats des sièges où les femmes mômes avaient combattu, des persécutés de la Révocation fidèles jusqu'à la mort, un peu de leur âme fervente passa dans la voix de cet homme, solennîsant ses gestes, prêtant à sa parole une chaleur inaccoutumée : tant le passé survit au fond des cœurs qui changent avec le temps et prennent la couleur de leur siècle. Henri frémit, secouéjusque dans la racine de son être : ne descendait-il pas, lui aussi, des mêmes héros, des mêmes pasteurs? est-ce que la même foi n'avait pas bercé son enfance? est-ce que cette foi ne demeurait pas dans son sang, malgré la victoire de son intelligence? Et voici qu'elle se réveillait, qu'elle poussait en lui ses derniers cris expirants. Il voulut répondre: il ne put. Vaincu par un flot d'émotions confuses, il ne contint plus les sanglots qui lui gonflaient la gorge : lui qui venait de parler comme un sage, il se mit à pleurer comme un enfant.

— Ah ! tu pleures, dit M. Defos. C'est bien. Tout n*est pas perdu. Réfléchis à mes paroles, tends les bras vers ce Dieu que tu nies : il ne te repoussera pas.

Il sortit, pour rester sur son avantage. M"^ Defos s'approcha de son fils avec un reste d'effroi, l'entoura de ses bras, se faisant tendre comme au temps

OÙ elle essuyait ses premières larmes. Et il répétait, en se calmant peu à peu :

— Oh ! je suis bien malheureux, maman !... Mais je ne peux pas... je ne peux pas... mentira ma conscience.

Des jours pénibles commencèrent pour les Defos : à chaque instant renaissait la discussion interrompue, qui de jour en jour s'irritait davantage. Parfois, c'étaient deux phrases brèves et nettes, qu'échangeaient Henri et son père, comme pour marquer que chacun conservait ses positions; ou bien ils s'engageaient dans d'interminables controverses, qui accentuaient leur malentendu. M. Defos, après l'élan du premier choc, était retombé à son propre niveau : il ergotait, peu difficile sur le choix de ses arguments, tenace, borné, et, de plus, aigri par l'obstacle que rencontrait son despotisme ; Henri demeurait fejrme et respectueux, humilié pourtant dans son intelligence par la misère des raisonnements paternels. Pendant un temps, rien n'apparut au dehors de cette espèce de fissure qui lézardait la vieille et solide maison : on cachait aux yeux étrangers les « doutes de Henri d, comme on cache les

symptômes de ces maladies que la fatalité entretient parfois dans les familles. Si M. Lanthelme ou M"" Dehodecq s'informaient des étudesdu jeune homme, de sa consécration, du Prophète Amos, on tâchait d'éluder un mensonge positif, en laissant pourtant entendre que tout allait pour le mieux. Henri luimême, plus silencieux encore que de coutume, très retiré, évitait les questions ou s'efforçait, par égard pour les siens, de répondre comme eux. Mais leur vigilance finit par se relâcher. M"" Defos, plus inquiète encore pour la santé de son fils que pour son âme, ne put s'empêcher de confier ses soucis à sa nièce : Jane aussitôt prit un vif intérêt à cette affaire — pâture inattendue pour son imagination forcément oisive, — voulut tout savoir, parut comprendre, se mit à plaindre son cousin, à le rechercher. D'autre part, M. Defos s'ouvrit à M. Naudié, en qui il comptait trouver un appui. L'inverse arriva. Bien qu'il n'eût pas la puissante intelligence de son père, le pasteur avait l'esprit largement libéral, et surtout la conscience honnête : il défendit le droit qu'a chacun de gouverner son âme, il s'éleva contre le « carriérisme > auquel obéissait M. Defos, contre toute ingressionde la violence dans l'ordre intime de la foi. Régler ses actes sur une foi qu'on n'a pas, dit-il, c'est une maxime jésuitique : il faut agir selon la voix intérieure, sans fausser le sens de ses avis par des considérations d'intérêts ou de convenances; car, comme Ta dit l'Apôtre, « tout ce qu'on ne fait pas selon sa

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