‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 56 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

persuasion est un péché ». L'idée qu'il pûl ressembler aux disciples d'Escobar terrifia M. Defos, qui cependant ne capitula pas encore.

Henri ne se doutait point de l'aide que lui prêtait, contre l'âme vulgaire de son père, la droite conscience de M. Naudié. Il se méfiait plutôt du pasteur, auquel il ne fit aucune confidence. Sa lactique consistait à attendre, en évitant toute discussion avec des étrangers, en cachant aux indifférents un recul qui ne regardait que lui-même et les siens. Un jour pourtant, un hasard fit jaillir aux yenx de tous, de son cœur trop plein, l'amertume et l'angoisse.

Ce fut un dimanche, à l'un de ces dîners qui réunissaient souvent les deux familles alliées. Il avait lieu chez les Naudié. Guillaume, venu pour la journée, y assistait. Il était d'humeur narquoise, ayant accompagné sa belle-sœur et ses nièces au temple Taprès-midi et écouté jusqu'au bout le sermon de son frère: un sermon un peu abstrus, qui roulait sur ce texte inquiétant de la première Epître aux Corinthiens : a D'où te vient ce qui te distingue d'un autre? et qu'as- tu que tu n'aies reçu? » un sermon de discussion dogmatique, où l'on avait vu pointer la terrible question du libre arbitre.

Chez les Naudié, on avait la coutume de servir le potage avant la bénédiction, mais de n'y toucher qu'après la brève formule, que récitait Zélie. Guillaume, oublieu3ide ce cérémonial, avala immédiate-

menl quelques cuillerées de son consommé. Aussitôt son frère appela :

— Zélie !

El il s'arrêta. Toutes les figures s'inclinèrent sur les assiettes fumantes en prenant une expression grave; le valet de chambre lui-même, qui commençait à servir le madère, parut se recueillir; la petite voix timide de l'enfant prononça :

« Sois béni, Seigneur, pour les biens que tu nous donnes. Amen ! j»

Pendant un instant, on n'entendit que le bruit des cuillers. La négligence de Guillaume, soulignant la routine de l'acte pieux, mettait dans l'air une préoccupation inhabituelle. Pour rompre la gêne du silence, M. Defos dit à M. Naudié :

— ^Vous avez fait aujourd'hui un excellent sermon. J'ai surtout goûté votre réponse à ceux qui nient le libre arbitre. Vous avez eu raison de leur dire leur fait. Il faut en finir avec ces doctrines spécieuses, dont les conséquences sont détestables.

Guillaume ne manquait pas volontiers une occasion de lancer une pierre dans le jardin des ihéologues^ comme il disait quelquefois; de plus, le sermon qui l'avait agacé, sa petite inconvenance de tout à l'iieure, et l'assurance de M. Defos l'excitaient à la contradiction.

— Vous croyez que cela est si simple ? dit-il. Vous croyez vraiment qu'il suffit d'un des honnêtes sermons de mon cher frère pour trancher la question ?

Sa cuiller pleine à la main, M. Defos répliqua :

— Un bon sermon compte plus que beaucoup de mauvais paradoxes.

— Oh! dit M. Naudîé, nous ne nous faisons aucune illusion sur l'efficacité de notre parole. Nous disons ce que nous croyons juste et vrai. C'est la semence qui tombe en des terrains différents.

— Vous agitez votre petite bouteille de vérité, dit Guillaume, et vous la répandez en pluie. Mais on vous change votre liqueur selon le temps, selon les circonstances. Et vous ne vous en apercevez pas ! La fiole est la même, avec l'étiquette. Quant au contenu, il se mélange, il se corrompt, il se volatilise : n'importe ! vous le distribuez avec la même confiance. Ainsi, cette question du libre arbitre, que tu as tranchée en dix minutes, Siméon ! Tu as fait trop de bonnes études pour ignorer qu'elle est plus compliquée que tu ne l'as dit. Aujourd'hui, vous défendez le libre arbitre contre les attaques des déterministes ; mais, hier, est-ce que vous ne l'attaquiez pas ?

— Par exemple ! s'écria M. Defos.

— Sans doute, affirma Guillaume.

Il éprouvait un plaisir malicieux à taquiner les théologues en étalant les connaissances qu'il avait amassées au cours de ses lectures de hasard. Il continua, d'un ton de railleuse pédanterie :

— C'est ici même, dans cette ville où nous sommes, que fut confirmée, en l'an i57i, la Confession de foy dressée une dizaine d'années

auparavant par le Synode de Paris. Cela est-il vrai?

M. Defos, très fort sur l'histoire locale, acquiesça.

— Eh bien, l'on y peut lire... je crois bien que c'est à rarlicle vingt et unième... ceci : c Nous croyons que nous sommes illuminez en la foy par la grâce secrète du Saint-Esprit, tellement que c'est un don gratuit et particulier que Dieu départ à ceux que bon Lu y semble... » Cela est-il clair?

M. Naudié, qui connaissait la dialectique de son frère, n'avait nulle envie de se lancer dans une discussion sans issue. M. Defos ne se sentait pas de force à se débattre contre des textes qu'il comprenait à peine. 11 y eut un silence ; la voix grave de Henri le rompit. Il disait :

— Ce problème du libre arbitre est le plus périlleux de tous : bien souvent, nos croyances dépendent de la solution que nous y trouvons. Et comment le résoudre par Taffirmative? On est pris entre les textes précis qui établissent le dogme de la Grâce et les rigoureuses conclusions des savants qui établissent l'enchaînement des causes qui nous forment tels que nous sommes.

— Oh ! la science, fit M. Defos.

— La science et la religion, reprit Henri en s^animant, se trouvent ici d'accord. Qu'est-ce que le déterminisme y sinon l'interprétation scientifique du dogme de la prédestination ?

— Bravo! dit Guillaume.

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