‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 58 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

chargerais pas. Cependant, mon âme est en paix : je sais que je suis responsable de mes actes, que je puis diriger ma conduite et mes pensées. Cela me suffit. Je crois que cela peut suffire à tout le monde.

— J'en suis sûr ! affirma M. Defos.

Henri, maintenant, semblait résolu à se taire : peut-être regretlait-il la hardiesse excessive de ses paroles et d'avoir inquiété des âmes sereines. Le service reprit. La conversation continua, mais en s'abaissant. Henri, qui poursuivait ses pensées, entendit à peine quelques-unes de ces répliques dont la banalité ne décourage'jamais personne :

— ... Alors, il n'y a plus de criminels!..;

— ... On irait loin avec de telles doctrines!...

Guillaume, cependant, finit par trouver la discussion fastidieuse : après avoir ralenti le service, elle risquait d'attrister le dessert. Il voulut y mettre fin.

— En vérité, dit-il, nous croyons un peu ce que nous voulons croire. C'est un fait dont la foi de notre grand homme de père m'a souvent fourni la preuve. Soupçonneriez-vous qu'elle a passé par toutes les nuances? même par celles de la superstition ! Laissez-moi vous conter une anecdote, cela nous reposera de notre dogmatique... sans toutefois sortir de la question. — J'élais tout petit, quand notre père traversa une de ses crises de mysticisme aigu — celle qui nous a valu son bouquin sur les Miracles des ApôtreSy dont il n'aime pas beaucoup qu'on lui parle aujourd'hui. Il y avait alors, à Montauban,

une bonne femme qui guérissait par l'imposition des mains. Or je fus piqué par une guêpe, au-dessous de l'œil. Naturellement, je me mis à crier comme un écorché...

Un éclat de rire de Zélie, qui mourait d'envie de s'amuser un peu, l'interrompit un instant.

— ... Mon père m'entend, m'empoigne, me mène darc dare chez la guérisseuse. Je la vois encore, la sorcière, avec son nez à corbin, ses mèches grises, la petite barbiche de vieille bique qu'elle avait au menton. Elle prend mes menottes dans ses serres, elle marmonne des prières, elle lève ses vilains yeux vers le ciel. Je criais toujours. Je crois même qu'agacé par ses simagrées, je criais plus fort. Tout à coup, elle déclare que c'est fini, que je n'ai plus mal, que, si je continue à crier, c'est par méchancelo, qu'il ftiut me fouetter pour me faire taire. Je hurle de plus belle, parce que j'avais très mal. Mon père se fâche, prend sa grosse voix : je ravale mes larmes en souffrant toujours. « Vous voyez bien qu'il est guéri! » dit la coquine. Guéri, ouil Je l'étais de croire au miracle, et pour le reste de ma vie ! Notre père, lui, persista.

Les enfants s'amusaient énormément. M. Defos commença :

— Le miracle, c'est une autre question.

Mais le repas était terminé, et l'on se leva de table.

Esprit concret, Jane n'avait suivi la discussion que

Page 1