DEUXIÈME PARTIE li
par égard pour l'éloquence passionnée de son cousin. Jusqu'à ces derniers temps, elle regardait Henri avec cette indifférence un peu hostile que depuis son mariage elle vouait aux homimes d'Eglise. Les confidences de M*"' Defos l'avaient imposé à son attention; voici que celte attention se changeait en curiosité romanesque : car elle pressentait les forces secrètes d'une âme capable de s'exalter ainsi. En servant le café dans le jardin, sous les branches horizontales du vieux cèdre noir dans le crépuscule, elle entendait encore vibrer la voix chaude dont elle s'émouvait, les fortes paroles qui secouaient son imagination. Les tasses distribuées, elle se rapprocha de Henri, pensif et isolé. Adroite, elle réussit à l'emmener dans une des allées latérales. Les propos qui s'échangeaient sous, le cèdre ne leur envoyaient plus qu'un murmure confus, un bruit de rires aux bons mots de Guillaume Naudié. Hs échangèreût quelques phrases sur la beauté de la soirée, dont l'ombre fraîche commençait à s'épandre, puis marchèrent un instant en silence, entre les plates-bandes fleuries. Le fin gravier craquait sous leurs pas; les roses, avant de s'endormir, semaient leurs parfums dans l'air léger; Jane dit, très doucement :
— Vous devez être malheureux, mon cousin !
Sa voix était si compatissante ! Et c'était la première fois que Henri, dans sa crise, rencontrait une sympathie : à Paris, son meilleur ami s'était éloigné de lui comme d'un réprouvé; celui de ses profes-
seurs qu'il aimail le mieux n'avait pas compris ses confidences; ici, son père le condamnait, son frère l'évitait, sa mère elle-même, semblait le craindre. Pourtant, sa réserve ne se détendit point à ce premier appel : sans rien montrer de sa détresse intime, mais troublé par la netteté de la qu'estion, il se mit sur la défensive, sans adresse, en répondant:
— Malheureux, pourquoi?
— Oli ! dit Jane, je vous comprends. Derrière vos paroles, j'entends celles que vous ne dites pas. Et puis, voire mère, qui a confiance en moi, m'a expliqué bien des choses. Je sais que vous voulez renoncer à votre carrière, mais que votre père ne veut pas. Oh! que cette lutte doit être douloureuse!
Henri ne remarqua pas qu'elle ramenait la question à son point le plus positif.
— Oui, c'est une crise pénible, dit-il sans s'abandonner encore; d'autres que moi l'ont traversée.
— Tout le monde a ses peines; mais tous ne souffrent pas également.
Quel homme, en ses heures mauvaises, résiste à la pillé d'une femme? Presque toujours sincère, la pitié est le grand Gallehaut : car, lorsqu'elles nous la timdenl dans leurs petites mains, nous y prenons l'anjour. Henri ne connaissait ni la douceur, ni le danger dos conlidences. H ne sut pas se taire.
— Ali! dit-il, ils croient que c'est une trahison, et c'est une banqueroute! Ils me reprochent une sorte de félonie, et ne savent pas ce que m'a coûté