DEUXIÈME PARTIE li
mon sacrifice. Sonp:ez : on avait mis sa force, son com^age, son espérance sur une certitude; elle vous manque. Tout s'effondre à la fois. La vie est sans but : on la voit s'étendre devant soi comme une roule morne, qu'il faut suivre jusqu'au bout en sachant qu'elle ne conduit nulle part. Pour les jeunes hommes engagés dans le siècle, la crise se produit . souvent sans qu'ils la sentent : car elle est dans l'air, elle est de notre temps. Je sais qu'on ne peut plus parler des a affres du doute » et qu'aucun poêle d'aujourd'hui n'écrirait VEspoir en Dieu : la conscience traverse une autre phase. Mais pour nous, quelle déchirure ! Nous sommes les Lévites qui nous ' enfuyons du Temple: on nous regarde avec méfiance, et nous aurions un tel besoin de sympathie et d'appui !
Avec un mouvement gracieux, Jane posa sa main sur le bras du jeune homme.
— Oh! dit-elle, comme tout cela me touche et m'émeut ! Eux — elle jeta un rapide coup d'œil du côté du vieux cèdre où bourdonnaient les autres — ils sont des âmes bien réglées. En toutes choses, ils ont un « guide-ane » intérieur : les lignes sont droites et vont jusqu'au bord du papier. Mais vous. . ., mais nous..., oh! nous sommes des feuilles blanches où courent des mains rapides, et cela fait des écritures qui se croisent dans tous les sens, des paroles très difficiles à déchiffrer!... Voilà ce que je comprends très bien!... Ils ne doutent pas, parce qu'ils
ne réfléchissent pas. Ils ne veulent pas qu'on dérange leurs lignes droites. Ils repoussent d'avance tout ce qui pourrait les troubler. Et nous, il y a tant de voix qui nous parlent et que nous écoutons! Moi, j'en entends sans cesse autour de moi : elles sortent des vieilles maisons, des arbres, de la mer. Oh! personne n'a jamais su ce qu'elles me disent ! Je crois que ce sont les mêmes voix qui vous ont parlé 1...
D'un ton plus intime, presque suppliant, elle ajouta :
— Oh! mon cousin, je voudrais tant savoir comment ces voix vous ont apporté vos premiers doutes !
Ils continuaient à marcher le long de la même allée, que rompait un bosquet de lihis défleuris, cachant le mur.
— Comment pourrais-je expliquer cela ? dit Henri. Certains chrétiens prétendent que la foi est un don de la Grâce. Cela doit être vrai. Eh bien 1 la Grâce s'est retirée de moi. Mon esprit a été tenté. J'ai succombé.
Jane répéta:
— Votre esprit a été tenté!... Mais quand, pour la première fois?
Henri chercha dans ses souvenirs. Comment retrouver — bien loin déjà dans le passé — le premier signe de TEsprit qui nie? Comment remonter la longue chaîne des déductions, spontanées ou inconscientes, jusqu'à ce moment pourtant décisif où le premier doute avait traversé son âme — éclair