‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 61 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

jailli d'un fond de nuages amoncelés dans d'invisibles lointains?

— Vraiment, dit-il, je ne suis pas sûr de savoir... Je me rappelle qu'autrefois, en lisant le traité de Cicéron sur la Nature des dieuxy je fus frappé par ce raisonnement, auquel j'ai souvent pensé dans la suite: « Si les dieux n'existaient pas, à quoi serviraient les temples? » Il me semblait établir un rapport humiliant entre la divinité et le clergé, placer celle-là dans la dépendance de celui-ci, jeter je ne sais quelle trouble lumière sur les origines humaines du culte. Mais il y a bien longtemps^de cela. Je préparais alors mon baccalauréat. Ce fut une impression passagère, qui s'effaça.

Il réfléchit un instant, et reprit :

— Une autre, plus récente, fut plus durable. Elle remonte à cinq ou six ans, je pense. Un soir de printemps, je lisais TÉvangile, dans ma chambre...

Sa parole devint hésitante : cette lecture se rattachait à des souvenirs qu'il ne pouvait raconter à sa cousine, aux souvenirs d'une période où des tentations d'une autre sorte secouaient sa chair d'adolescent tout frémissant devant la vie. Cette fois, l'âme avait vaincu — mais quelles nuits de visions et de fièvres !

— J'étais depuis peu de temps à Paris : je souffrais de ma solitude... La lecture de la Bible et la prière me réconfortaient souvent... Ce soir-là, mon attention se fixa sur un morceau qui ne m'avait

15i> LK MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIÉ

jamais IVappc : la parabole du figuier stérile... Vous vous la rappelez, ma cousine?... Jésus revient de JJélhanie, il s'approche d'un figuier qui n'avait que des icuilles : a. car ce n'était pas la saison des' figues. > El il maudit l'arbre innocent... Devant cette injustice de Celui qui ne fut pourtant que douceur et bonté, je vis soudain s'éclairer la longue suite des injusiices divines depuis les commencements de riiistoire : Dieu repoussant l'holocauste de Caïn, condamné de ce chef à la haine, Abraham chassant Agar et Ismaël dans le désert de Beerscébah, Isaac béni pour ses ruses honteuses — et tant d'autres, tant d'aulres !... Cette fois encore, l'éclair s'éteignit: il avait changé la couleur du ciel... Depuis lors, lectures, lerons, réll exions ne servirent plus qu'à découronner dans ma pensée le Dieu personnel de mon enfance. Je lâchai de le dégager de tout l'impur alliage dont l'ont chargé les superstitions et les calculs des Prophètes. Je tachai de l'adorer en esprit et en vérité, comme le voulaient nos maîtres. Mais le jour vint où je ne le trouvai plus... Je ne saurais expliquer mieux comment il a disparu de ma vie. J'avais donné à ma raison le droit de le discuter : comment l'empechcr d'aller jusqu'au bout? Entre la critique de la science et celle de l'histoire, que peut la loi, quand la Grâce ne la soutient plus?

Là-bas, sous le vieux cèdre, les voix étrangères avaient baissé. Le parfum des roses sortait toujours (le leurs calices pour embaumer la nuit naissante.

Page 1