‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 62 sur 126 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Des souffles frais venus de loin mêlaient à ses délicates fragrances une vague odeur d'algues et de flots. Les lumières des mondes semés à travers l'espace s'allumaient à tous les coins du ciel, comme si la main mystérieuse traçait une fois de plus les indéchiffrables hiéroglyphes que chaque aurore efface. Nulle parole ne pouvant le chasser de son véritable royaume, le divin planait dans le ciel — asile plus sûr que le cœur de l'homme, — courait sur les ailes 'du vent, gonflait les nuages, brillait dans les étoiles. Et, dans les ûmes de ces deux êtres penchés l'un vers l'autre, naissaient de frêles sentiments — étincelles encore vacillantes, frissons passagers et trompeurs. Henri jouissait dans sa solitude enfm partagée, peutêtre aussi dans son secret orgueil, des paroles qu'il venait de lancer dans le mystère de la destinée; Jane songeait à savoir davantage, à suivre de plus près le spectacle de cette âme qui s'agitait.

Après un long silence, elle dit, baissant encore une fois le ton de leur duo :

— Je voudrais lire les livres que vous avez lus!

— Non, dit Henri. Oubliez plutôt ce que je vous ai dit. Pourquoi troubler votre paix? Je ne souhaite à personne de connaître mes angoisses.

Elle répéta :

— Dites-moi les livres où l'on trouve ces choses?

— Hé ! dit-il, les livres sont des échos qui ne font jamais que nous renvoyer les sons de nos propres

pensées. Si vous y tenez, lisez ceux de votre beaupère, ceux d'Abraham Naudié.

— Lui! s'écria Jane: lui, c'est un croyant I

— Il n'y a de croyants que les simples qui n'écrivent pas, qui ne pensent pas, — qui souffrent et qui prient. Celui-là est un grand esprit: il a fait tout le voyage et, sur ses vieux jours, il revient àson point de départ. Je l'admire. Mais je suis bien loin de pouvoir revenir comme lui! Et, pour tout dire, je ne crois point à sa foi : elle raisonne trop ; elle est une illusion qu'il se donne à lui-même...

En ce moment, le gravier de l'allée qu'ils arpentaient encore craqua derrière eux. Guillaume venait les chercher.

— Eh bien ! demanda-t-il gaiement, qu'est-ce que vous faites là? Vous causez théologie?

Avec cette légèreté qu'ont les femmes à mouvoir leur esprit, Jane répondit gaiement, la voix enjouée :

— Mais oui... Et c'est très amusant!

Henri n'entendit pas ce mot, qui dévoilait si bien l'àme de la jeune femme. Mais ce mot même reiit-il éclairé? Avec lui comme avec les autres, Jane bénéficiait de sa pure beauté, de ses yeux d'ange, de sa voix douce, de tout le charme qui émanait d'elle et voilait son vide intérieur. A chaque instant, si ses paroles entretenaient l'illusion, ses actes la trahissaient : et celui même qui en subissait le plus direct contre-coup les observait sans vouloir, sans oser en comprendre le sens.

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