TROISIÈME PARTIE
généreux de nous laisser Jane comme vous l'avez fait!...
Il ajouta — et sa voix fléchit :
— Maintenant, nous pourrons vous la rendre.
Un rayon de joie soudaine illumina la figure de
M. Naudié.
— Je venais justement l'inviter à dîner pour aujourd'hui, dit-il avec un enjouement un peu forcé. Voilà un bon mois qu'elle nous manque à tous les . repas. Ce sera presque comme un retour de voyage. Vous viendrez, Jane, n'est-ce pas?
— Oui, sans doute, si vous le désirez.
Il y avait si peu de spontanéité dans ce consentement que les quatre interlocuteurs se regardèrent gênés, et se turent ensemble, comme si chacun s'arrêtait devant ses secrètes pensées. Henri, le premier, secoua cette impression.
— Jane nous manquera beaucoup, ce soir, dit-il, car nous avions pris la douce habitude de la voir auprès de nous. Mais elle vous a manqué bien longtemps, mon cher cousin. Chacun son tour.
Pendant qu'il parlait ainsi, non sans effort pour cacher sa tristesse, le regard de sa mère se posait sur M. Naudié : un regard noir, chargé de haine, un regard de bête prête à l'attaque.
— Jane est maintenant une vriiie fille pour nous, dit-elle.
Comme pour accentuer le sens agressif qu'elle mettait dans ces paroles, elle répéta :
— Elle est de notre famille. Nous l'aimons comme notre fille.
Redressée, la tête en arrière, elle semblait signifier à M. Naudié que Jane n'était à lui que le moins possible, et qu'après tout, on pourrait bien la lui reprendre. Il sentit l'intention, et, froissé, la releva:
— Aussi, chère madame, vous suis-je infiniment reconnaissant de vouloir bien me la céder un soir... à moi qui ne suis que son mari.
Puis, après leur avoir serré la main, il s'éloigna, laissant M""* Defos presque décontenancée, Henri troublé, Jane irritée.
Jane tint parole, mais se fit attendre.
Avec l'imprévoyance de leur âge, les enfants, en cessant de la voir, s'étaient crus délivrés d'elle. Affligés un instant de la perspective de sa rentrée, qu'on leur annonçait comme une grande joie, ils se reprenaient à compter qu'elle ne viendrait pas, — qu'elle ne viendrait plus. Esther suivait du regard Tagitation nerveuse de son père qui tournait en rond autour de la table servie et dont les yeux quittaient à peine la porte fermée. Les trois autres chuchotaient dans un angle, en étouff'ant leurs voix. Tout i coup, le rire de Zélic partit comme une fusée, son rire clair d'enfant heureuse, son rire d'autrefois ; puis il s'arrêta net : la porte s'ouvrait enfin devant Jane.
— xVh ! vous m'attendiez ! dit-elle. Vous êtes gentils.