TROISIÈME PARTIE
L'énervement, l'impatience, la rancune de M. Naudiéque développait l'attente, tombèrent instantanément et, en la baisant au front, il lui dit tout bas, sans un accent de reproche :
— Oui, je vous attendais... depuis si longtemps!... On se mit à table. M. Naudié essaya d'engager la
conversation. Jane, distraite, répondait à peine. Elle semblait absente : si bien que les enfants, peu à peu, se mirent à causer entre eux, comme si cette étrangère, qui mangeait à leur table, cessait de les gêner. Le repas parut long. Quand il fut enfin terminé, les enfants se dispersèrent;, tandis que Jane et M. Naudié passaient dans le petit salon.
Désœuvrée, la jeune femme s'allongea dans un fauteuil. Son mari s'approcha d'elle.
— Vous êtes fatiguée?
— Fatiguée, moi? Non, je ne suis pas fatiguée.
— Vous paraissiez lasse et triste, à dîner.
— Quelle idée!
Elle se leva de son fauteuil et s'approcha d'un petit meuble à tiroirs. Elle y prit une tapisserie, abandonnée depuis des semaines. Puis elle revint s'asseoir devant la table qui faisait milieu, étala son ouvrage sous la lampe, et se mit à l'examiner avec attention.
M. Naudié s'assit en face d'elle; de nouveau, il essaya de lui parler : elle avait le parti pris de se taire, comme pour affirmer son indifférence. Repoussé dans ses tentatives, nerveux, mais patient encore, ré-
solu à se raidir contre les suggestions de la colère, il se mit à couper une livraison du Journal des missions françaises^ qui se trouvait sous sa main ; et il tâcha d'en parcourir quelques articles.
— Tiens ! dit-il, voici une lettre du Lessouto. C'est là qu'est mon frère Marcel, maintenant. Mais on ne parle pas de lui.
— Ah!...
— Pauvre Marcel !... Il est reparti peu de temps avant notre mariage... Je regrette que vous ne l'ayez pas rencontré, car Dieu sait si nous le reverrons jamais!... Lui-même, il désirait beaucoup être des nôtres, once beau jour... Y pensez-vous quelquefois, Jane ?
— Certainement.
— Quel beau discours mon père nous a fait!
Vous en souvcncz-vous ?
— Sans doute.
— Comme ilabien parlé du mystère de l'amour!
Vous vous rappelez ses paroles, Jane? «L'amour, sanctifie par le mariage, fait un être unique et nouveau des deux êtres qu'il a réunis... C'est une part d'éternité qui nous est dévolue: car l'amour ne nous satisfait que si nous le sentons capable de survivre a nos forces passagères, comme il survit en se transformant à la jeunesse et à la beauté... » C'étaient de belles paroles, Jane. Vous les admiriez. Elles nous expli(iuaient noire idéal...
Jane baissait les yeux sur son ouvrage. Le silence