‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 70 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

recommença, rompu à peine par le bruit léger de la soie dans le canevas. Avec un grand effort pour repousser la colère qui commençait à monter en lui, M. Naudié se leva, fit le tour de la chambre, prit un gros livre sur une console — le livre du missionnaire Cloillard, Sur le haut Zambèzey — et, regagnant sa place, se mit à le feuilleter. Il tournait machinalement les pages, parcourait au hasard quelques phrases, quand son attention fut attirée par un douloureux et magnifique morceau : le récit de la mort de M*"* Coillard, dans le village perdu du continent nègre où elle accompagnait son mari. Il lut :

« Elle a vécu, elle a travaillé, elle a souffert comme peu de femmes missionnaires l'ont fait. Le Seigneur Ta prise, et il l'a fait avec tendresse. Pendant plus de trente ans, mêlant sa vie avec la mienne, elle a — après mon Sauveur et mon Dieu ! — été tout pour moi. Elle était tout près du centre de tous nos projets. Elle a, en les partageant, embelli mes joies, adouci mes peines, porté sa grosse part de travaux et de fatigues, dans la bonne et dans la mauvaise réputation, humblement, s'oubliant toujours avec un dévouement sans égal. Je perds en elle une femme, une vraie, dans toute la force du terme, que j'avais reçue comme une « faveur de l'Éternel ». Je pouvais toujours compter sur son jugement, sur la sagesse de ses conseils. Au début de notre vie de mariage, elle m'avait déclaré que jamais je ne la trouverais

entre mon devoir et moi. Elle disait vrai. Si Dieu m'avait clairement appelé au bout du monde, elle m'y aurait suivi joyeusement, sans consulter ni ses j^oùts ni ses aises. »

Un moment il rêva sur cette belle peinture du mariage chrétien. « Voilà comment il faut s'aimer, songeait-il, dans l'oubli de sa propre volonté, en Dieu, toujours prêts aux sacrifices qu'il peut nous dcniandei*. Et moi... Et elle... » Relevant les yeux sur Jane, il vit qu'un vague sourire, indéchiffrable, errait sur ses lèvres. L'idée l'effleura de lui lire la page qui venait de l'émouvoir. Mais il se dit qu'elle ne comprendrait pas, et referma le livre. Elle était là, devant lui, jolie, muette, mystérieuse — petit être de désir et de joie, de caprices et de métamorphoses» qu il fallait aimer pour elle et pour soi, d'un amour sans inlîni, qui lui en voulait sans doute de ses timidités et de ses pruderies, et qu'il ne pouvait se résigner àperdi'e parce qu'il en était possédé. Pourquoi ne le regardait-elle pas? Pourquoi lui répondait-elle à peine? Pourquoi le fuyait-elle toujours, et denicurait-elle, là, à deux pas de lui, plus éloignée que si la table qui les séparait eût été une mer infranchissable?

Sur la cheminée, une petite pendule Louis XVI soiiiia dix heures, d'une voix grêle de cristal fêlé: Jane plia méthodiquement son ouvrage, se leva, et son legard croisa celui de son mari.

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