TROISIÈME PARTIE
— Jane, dit M. Naudié en se levant comme elle, est-ce que vous fermerez encore votre porte, ce soir?
Sans cesser de le regarder, elle fit de la lêlc un signe affirmatif.
Il répéta, implorant :
— Aujourd'hui encore?...
— Oui, aujourd'hui encore...
L'accent ironique et résolu de la voix sur ce mot d'atyourd'/im marquait le refus d'un cachet décisif, qui ne pouvait tromper. Presque menaçant, M. Naudié s' avança, vers elle :
— Jane, que voulez-vous dire?
Elle ne répondit pas. Gomme elle restait muette en face de lui, un soupçon de jalousie affreuse, pour la première fois, se formula nettement dans la pensée de M. Naudié. 11 se raidit pour le repousser, tant son âme sereine résistait d'instinct aux violences, tant un tel soupçon lui parut odieux. Son mouvement l'avait amené tout près de Jane, qui ne reculait pas devant lui. D'un geste brusque il la prit contre sa poitrine, la serra, baisa ses lèvres. Elle n'eut pas un tressaillement, ne fit pas un effort pour se soustraire à ce baiser; mais ses lèvres subirent la caresse sans la rendre, son inertie la défendit mieux qu'aucune révolte.
— Jane, cria M. Naudié en reculant d'un pas, Jane, n'es-tu donc plus ma femme ?
Indifférente et paisible, elle répondit :
— Mais si, mon ami, je suis votre femme.
io.
m LE MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIÉ
Et, passant devant lui pour gagner la porte : — Vous êtes un peu nerveux aujourd'hui... Bonsoir!
11 la regarda sortir et pleura.
La convalescence de Henri Defos fut facile et charmante. Autour de lui, les figures des siens s'éclairaient de ces bons sentiments affectueux que la maladie des êtres aimés fait éclore du fond des cœurs. Avec un reste d'inquiétude, sa mère le couvait de son adoration, dont la ferveur contrastait avec la froideur et la dureté qu'elle avait pour les autres. Son frère lui marquait un amical intérêt. Son père, n'étant point un homme de stériles regrets, prenait son parti de la situation nouvelle : puisque son second fils ne voulait plus être pasteur, il lui ferait une place dans sa maison, dont le développement régulier exigeait sans cesse de nouveaux concours. Mais Henri ne se pressait pas de se mettre au travail. Par les belles journées d'un doux automne, il s'abandonnait à la joie de revivre, l'âme encline à cueillir les voluptés intimes qui dorment au fond des choses. C'est ainsi qu'auprès de Jane, qui conti-
nuail à lui consacrer presque tout, son temps, il passait des heures exquises, dans le beau jardin séparé du monde, errant par les allées où les feuilles mortes bruissaient en tombant lentement, autour du cèdre séculaiVe et impassible. Quand le médecin lui recommanda quelque exercice, ils sortirent : on les rencontra sur le mail, sur la plage rocheuse où les pécheurs inoccupés cherchent des coquillages pendant que la mer se retire au loin, derrière les restes tenaces de la digue du grand Cardinal. Bientôt môme, ils se risquèrent à faire ensemble quelques promenades à cheval, dans cette campagne morne où le vent d'ouest couche les récoltes et tord les arbres grêles, et que la mer continue, agitée et grise. Leur parenté, les habitudes anglaises de Jane, le caractère sérieux de Henri, la considération dont jouissaient leurs familles, tout cela devait d'abord imposer silence auxqu'en-dira-t-on. Cependant, des regards étonnés les suivaient, lorsqu'ils longeaient les vieilles rues au pas de leurs montures, et des léllexions jaillirent derrière eux, sous les porches :
— L'ne amazone ! qui est-ce donc?
— C'est la femme du pasteur Naudié. Elle est avec son cousin, le fils Defos.
— Celui qui devait être pasteur et qui a renoncé ?
— Justement.
Un s'arrêtait là. Jane et Henri n'entendaient pas. En souriant, ils répondaient au salut narquois de M. Lanthchne, au grand coup de chapeau effaré de