‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 72 sur 126 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

M. Fridolin, indifférents aux échos que les pas de leurs chevaux sur les pavés sonores pouvaient éveiller en ces têtes étrangères. Ils étaient heureux, ils ne calculaient rien : sans qu'ils s'en doutassent encore, la fougue des passions naissantes les aveuglait déjà sur les autres comme sur eux-mêmes.

Au cours de leurs lentes promenades, d'ailleurs, leurs causeries les plus intimes demeuraient graves, comme si la sérieuse pensée de Henri s'imprimait réellement dans le petit cerveau frivole et gentil de Jane. Elle avait toujours Tair de le comprendre. Effrayée d'abord dans son reste de dévotion par l'athéisme de son ami, elle l'accepta bientôt, dans l'obscur désir de se damner avec lui. Puis, toutes sortes d'idées contingentes achevèrent de l'y accoutumer : l'idée espiègle de faire pièce à son mari ; la vanité • d'être très hardie, de dépasser d'un coup d'aile les horizons bornés de son milieu, le sentiment confus qu'en renonçant aux promesses de l'au-delà, on en finit du même coup avec les obligations du siècle. Sur ce point essentiel, Jane se développait seule, selon la loi secrète de sa nature dont le travail ne se manifestait pas encore. Son compagnon demeurait bien loin d'elle : ame d'apôtre, il n'avait renoncé à la foi que par grandeur de conscience, sans abaisser d'une ligne son idéal de vie. Aussi les paroles graves que laissait échapper la jolie bouche de sa cousine l'inquiétaient-elles quelquefois. Avec sa logique de femme, elle sapait des assises que Henri n'entendait

point abandonner. 11 l'arrêtait alors, en s'efforçant d'enrayer la démolition, de réparer les brèches. Il parlait de la force « mystérieuse et certaine » qui pousse rimmanité vers un idéal toujours meilleur, de l'expérience des siècles qui sanctionne la morale établie, des traditions dont le respect est une condition de progrès, du bien collectif auquel il faut sacrifier son bien propre. L'échafaudage dogmatique de sa religion renversé, il en conservait l'armature morale. Mais Jane, le trouvant inconséquent, le dépassait.

M. Naudié, cependant, souffrait en silence. Jane s'éloignait de sa vie : il ignorait encore à quel point et dans quel sens; mais il la voyait indifférente de plus en plus, comme si chaque journée nouvelle l'emportait plus loin, vers l'inconnu. De ce qui se passait en elle, il ne savait que le peu qu'il devinait, le peu que lui révélait son observation passionnée ; il voyait seulement qu'elle négligeait ses (( devoirs » — toute la série de « devoirs » qu'elle avait acceptés en l'épousant : — ses « devoirs » envers les enfants, les « devoirs » généraux de sa posilion de femme de pasteur, les t devoirs > particuliers que lui créait sa fortune. Or, dans une conscience protestante, le « devoir » passe avant tout le reste : il est le régulateur, le balancier, le moteur. Qu'on cesse de remplir ses « devoirs », petits ou grands, c'est un trouble fonctionnel qui trahit qiieNjuc grave avarie. La dédaigneuse froideur de

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