‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 73 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Jane pouvait laisser à son mari une ombre d'espérance suffisante pour retarder les timides éclats de sa passion contenue et sévère ; mais comment aurait-il supporté qu'elle négligeât ses « devoirs » ? Il osa donc lui adresser de craintives remontrances. Ses reproches — exprimant bien le bouleversement de son âme — ne roulèrent que sur de futiles questions de présence au culte, de visites de pauvres ou de détails de maison, et furent toujours repoussés sans examen :

— Jane, vous allez en promenade*? Vous avez donc oublié qu'il y a cet après-midi une séance importante du comité de la Société de charité?

— Je le sais; je n'irai pas.

— Pourquoi donc ?

— ... Trop beau temps aujourd'hui...

Ou bien :

— Jane, ne m'accompagnerez-vous pas chez cette pauvre femme dont le mari n'est pas revenu de la pêche ?

— Pas aujourd'hui : je ne puis pas.

Ou encore :

— J'ai rencontré le proviseur du lycée, qui s'est plaint d'Abraham. Gomme cet enfant aurait besoin d'une surveillance affectueuse !

— Il me semble que c'est votre affaire, et celle d'Esther, à qui tout le monde obéit.

En réalité, ce n'étaient pas ces choses-là qui tourmentaient le plus M. Naudié : sous ses paroles groQ-

daient de plus orageuses pensées. Il luttait encore pour les réprimer : un incident minime en provoqua le premier éclat.

Par un dimanche où de lourds nuages traînaient dans lé ciel, il revenait de prêcher à Marcilly. Il avait fait la course à pied, comme autrefois. La marche bienfaisante, à travers la plaine où le vent court, avait à peine allégé son esprit : il ramenait les obsédants soucis emportés au départ. Comme il longeait, tète basse, la place d'Armes, il rencontra M* Merlin, qui Tarrêta. Depuis peu, l'avoué s'était fait le champion du repos du dimanche : il en soutenait les avantages a moraux et matériels » dans de petites brochures qui gonflaient les poches de son pardessus. 11 tira un paquet de ces brochures pour le remettre au pasteur; justement, il venait d'en ouvrir une dont il soulignait de l'ongle le passage essentiel, quand un bruit attira son attention : Henri et Jane passèrent, balancés au rythme du petit trot. M. Naudié, dont les yeux s'étaient levés de la brochure, les salua en tâchant de sourire. M" Merlin leur lira un grand coup de chapeau, avec un geste arrondi. Un instant, les deux hommes suivirent du regard les cavaliers, qui tournèrent à l'angle de la place d'Armes et longèrent — ne formant à eux deux qu'une seule silhouette — la lourde façade classique de la cathédrale. M. Naudié réprima un soupir. Puis, comme son regard errant revenait à M* Merlin, il aperçut sur le visage de l'avoué dont les traits

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