‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 74 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

s'agitèrent, il devina dans ses yeux qu'abritaient les verres bleuis des lunettes, il lut au fond de son âme aussi nettement que s'il le lisait dans la brochure ouverte encore devant lui, le soupçon infâme et torturant que toute son énergie tendait à repousser de son propre cœur. Il se sentit pâlir. M" Merlin ferma sa brochure. Ils se turent un instant.

— Le jeune Defos est donc tout à fait remis?

demanda l'avoué, avec un regard aigu qui perça ses lunettes.

— Mais oui, grâce à Dieu, répondit M. Naudié.

— On dit qu'il a renoncé à ses études ?

— C'est vrai.

— Pour rester à La Rochelle, sans doute?

La voix de M. Naudié faiblit :

— Oui, je le crois... Il entrera dans la maison de son père.

— Ah!...

Sur cette exclamation, plus riche en sous-entendus que toute la littérature immorale si familière à M* Merlin, les deux hommes se séparèrent. Mais, au lieu de rentrer chez lui, M. Naudié s'en fut errer sur le port. Les menaces de l'orage venaient de ramener les chaloupes : elles demeuraient au repos, serrées dans le bassin d'échouage que hérissaient leurs mâts enchevêtrés. Rappelées par un signal du sémaphore, elles étaient accourues, le vent gonflant leurs voiles, et se reposaient maintenant, tranquilles sur l'eau tranquille, tandis que là-bas, au large, là mer

commençait à se soulever, furieuse, avec des hurlements éperdus. Leurs hommes flânaient sur le port, jouant aux « bouchons » dans le jour finissant, autour de la buvette où va s'engloutir le pauvre argent pour lequel ils risquent leur vie. Des femmes, inquiètes de quelque barque qui ne rentrait pas, interrogeaient des matelots ou fixaient leurs yeux loin sur la mer dont les vagues semblaient réclamer des victimes. M. Naudié erra parmi les groupes, mordu par les dents invisibles de ses soucis empoisonnés, l'âme ballottée par un orage aussi noir que celui qui peut-être, à cette heure, engloutissait des maris et des frères. Pareils aux regards de ces femmes qui se morfondaient dans le vide de l'espace, les siens fouillaient dans d'égales ténèbres, et le vol invisible de ses pensées n'était ni moins éperdu, ni moins tumultueux que celui des oiseaux énervés aux approches de la tempête. Il passa sans le voir à côté d'Abraham, qui courait avec des mousses. 11 rentra sans savoir par quels chemins. Et il eut le courage de se taire encore, de répondre sans trouble au salut de ses filles, de poser sur la beauté de Jane un regard paisible, de refouler ou du moins d'enfermer — comme on verrouillerait dans un cachot un esclave ivre ou une brute dangereuse — les soupçons que venait de déchaîner sur lui la pensée impure de M^ Merlin.

Mais, le lendemain, un premier cri jaillit de son

angoisse.

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