TROISIÈME PARTIE
être donnée?... Ne sèntez-vous donc pas que je souffre à en mourir de vous voir me fuir toujours... et toujours auprès d'un autre !
Jane eut-Qlle un instant pitié de sa douleur, ou fut-elle seulement adroite? Elle parut s'attendrir.
— Mon pauvre ami, dit-elle en le raillant doucement, quelles sottes idées vous avez là! Comme elles m'étonnent d'un homme tel que vous, si sérieux, si posé ! Voyez donc comme tout cela est simple. J'ai besoin d'un peu de mouvement, d'un peu d'exercice; Henri aussi. Eh bien, nous sortons ensemble. Vous ne pourriez pas nous accompagner, n'est-ce pas? Un pasteur à cheval! Qu'en diraient les bonnes gens d'ici?
Elle raisonnait avec un petit air si sérieux, avec une telle sûreté de parole et d'expressions, que M. Naudié perdit contenance, comme si vraiment des soupçons ne pouvaient être quUnjurieux et absurdes. Il tâcha de réfléchir un instant, et il reprit, à la fois encouragé et hésitant :
— Je ne vous demande jamais rien, Jane. Je n'ai pas su vous dire combien je vous aime, vous n'avez pas su le deviner. Maintenant, je vous en supplie : faites-moi le petit sacrifice de renoncer à votre promenade..., une fois, rien qu'une fois... C'est bien peu de chose, et cela suffira pour me rendre ma confiance, et je vous en serai si reconnaissant!
Toute la jeunesse, toute la candeur de son âme vibraient dans cette naïve prière. Très vite, avec un
18(5 LE MÉNAGE DU PASTEUK NAUDIÉ
instinct de Finlrigue que le danger entrevu venait d'éveiller, Jane calcula les avantages qu'elle retirerait de son léger sacrifice, le péril qu'elle courrait en le refusant, et que le temps fuyait, et que Henri, peutêtre, ne viendrait pas.
— Mon Dieu, dit-elle en s'efiorçant de sourire, s'il ne fallait que cela pour vous être agréable, mon bon ami...
Le trot d'un cheval l'interrompit. Henri entrait dans la cour. Elle sortit au-devant de lui avec M. Naudié. Il s'excusa. Elle pensa qu'il serait déçu, ou, peut-être, qu'illa croirait froissée du relard qu'elle lui pardonnait : le léger chagrin de l'homme aimé lui parut soudain plus lourd mille fois que les tourments de l'autre, et elle ne songea plus qu'à le prévenir.
— Vous voyez qu'il est venu, dit-elle en se retournant vers son mari — et elle tachait de cacher sa joie. — Comment faire pour le renvoyer, puisque je suis là, toute prête?... C'est impossible, n'est-ce pas?... Une autre fois, demain...
Légère, elle se mit en selle, et le salua d'un sourire.
En saluant son mari d'un signe de sa cravache et d'un sourire presque amical, Jane se promettait — prudence ou pitié? — de lui faire le lendemain le petit sacrifice demandé. Mais la promenade fut exquise, agrémentée par ce soupçon de danger, et aussi par la mélancolie de la saison qui finissait. La nuit, une rafale avait arraché leurs dernières feuilles aux ormeaux du mail ; au bord des routes, les arbres grêles dressaient leurs courtes branches sèches et noires qui claquaient au vent. Le ciel brouillé, le froid déjà vif annonçaient l'hiver. Ensemble, ils eurent la même pensée de tristesse et de fin. Henri l'exprima, sans regarder Jane :
— Bientôt, il faudra renoncer à nos sorties : l'hiver sera là. Et puis, je vais bien, m.aintenant. Mon père attend que je me mette au travail.
Il soupirait, Jane ne répondit pas : peut-être lui
en voulut-elle un instant de sa résignation trop facile. Mais cette rancune légère s'effaça bien vite. Lorsqu'il la quitta en disant :
— A demain !
elle répondit, sans plus penser à sa résolution :
— A demain !
Si elle craignait un éclat, elle se rassura bien vite. M. Naudié ne lui rappela pas même sa demi-promesse : dans une âme comme la sienne, des révoltes passagères suffisent à retarder la crise suprême. La sévère discipline où depuis sa jeunesse il avait tenu son cœur, en comprimait encore les élans. Sa « psychologie » honnête et convenue, résolument optimiste, venait en aide à sa patience, ou le rassurait. Il se répétait : a Jeunesse... Caprices... Elle s'apercevra du danger... Elle reconnaîtra son erreur... Dieu la préservera d'une grave tentation... » Ces illusions atténuaient sa peine; puis une poussée de passion l'emportait. Effrayé des abîmes intérieurs qu'illuminaient ces éclairs, il tendait sa volonté pour les éteindre, il évoquait les illusions charitables. C'est ainsi qu'il attendit longtemps en silence. Tout ce qu'il osa, ce fut de rappeler quelquefois Jane à ses devoirs officiels qu'elle négligeait au point d'attirer l'attention. Elle évitait de le contredire; l'explication s'arrêtait bien vite:
— Comment était le sermon de M. Fridolin aujourd'hui?
— Je ne suis pas allée au temple.