TROISIÈME PARTIE
— Ah ! VOUS n'y étiez pas non plus dimanche dernier, il me semble.
— Vous croyez?... Eh bien, j'irai dimanche prochain.
Un jour, un vent violent empêcha la promenade habituelle. Pourtant, le déjeuner à peine terminé, Jane se préparait à sortir. Le dialogue faillit s'animer :
— Vous sortez, par ce temps afiréux?
— Je ne vais pas loin.
— Chez votre tante,, sans doute?
— Justement... D'ailleurs, il y a réunion de la Société de charité, cet après-midi. J'y veux assister. Ma tante m'accompagnera.
— Bien... bien... A quelle heure, cette séance?
— A quatre heures.
— Et jusque-là?
— Le temps passera !
M. Naudié sortit lui-même quelques minutes après elle. Vers quatre heures moins le quart, il aperçut M"* Defos qui se dirigeait du côté de l'hôpital Aufrédi. Aussitôt il pensa : Ils sont seuls. Et il courut presque vers la rue Réaumur. Son optimisme ne se rendait pas encore, bégayant : « Jane doit suivre sa tante, elle est retard, elle la suit. » Il ralentit le pas en approchant de l'hôtel : la grille noire, en fer forgé, avec, au haut, l'écusson armorié, la fermait comme une forteresse. Un moment, M. Naudié contempla cette grille, en espérant toujours qu'elle allait, s'ou-
vrir devant Jane. Elle resta fermée — et les lettres dorées de l'antique devise, au-dessus de Técusson, le frappèrent soudain de leur sens ironique : Omnia bene, Deo juvante. Malgré le vent qui le fouettait en sifflant, il fit les cent pas par les rues que Jane devait suivre pour se rendre à son comité, Tattendant toujours : vieilles rues paisibles que bordaient de vieilles maisons silencieuses, où glissaient à longs intervalles de rares silhouettes rapides, encapuchonnées et frileuses. D'un geste machinal, M. Naudié entr' ouvrait son pardessus que le vent distendait aussitôt, pour regarder sa montre : chaque minute qui tombait diminuait les chances de rencontrer Jane. La grosse horloge sonna la demie. Il essaya de se dire encore : « C'est le froid qui Ta retenue, c'est le vent. . . » Mais deux mots, qui s'ajoutaient d'eux-mêmes, changeaient le sens de l'excuse invoquée ainsi par un dernier reste d'habitude pacifique : « C'est le froid qui l'a retenue... avec lui! » En se retrouvant devant la grille, il sonna. On le conduisit au salon.
En effet, Jane et Henri s'y trouvaient, ensemble et seuls. Une lampe discrète les éclairait, laissant dans l'ombre le reste de la pièce. Ils semblaient très calmes, des deux côtés d'un guéridon : elle, à demi allongée dans un fauteuil; lui, assis sur une causeuse, lisant à haute voix. Il s'interrompit à l'entrée de M. Xaudic, se leva, posa son livre.
— Vous êtes seuls? dit M. Naudié, en trahissant malgré lui sa pensée.
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— Oui, dit Henri. Ma mère est sortie. Mon père et mon frère sont à leurs affaires. Asseyez-vous donc, je vous prie.
Il avançait un fauteuil. M. Naudié s'assit. Ses yeux tombèrent sur le guéridon, où gisait le livre fermé, dont il put lire le titre : VAbbesse de Jouarre.
— Vous lisiez du Renan, dit-il avec effort. C'est un bien grand écrivain. Quel dommage qu'un talent aussi merveilleux soit au service d'une intelligence aussi pervertie !
Henri et Jane, qui n'avaient pas bougé, échangèrent un regard, presque un sourire.
— Oh ! dit Henri, Renan n'est point l'homme de sa réputation : nul n'a jamais mieux parlé de l'Infini, nul n'a jamais défendu plus noblement les droits de l'âme.
— Oui, dit M. Naudié, je sais qu'il affecte un certain idéalisme. Mais je pense que cet idéalisme est un voile jeté sur un sensualisme qu'il n'oserait avouer.
Ces « ismes » tombèrent pesamment dans la pénombre où vibrait encore le frémissement d'amour envolé des pages futiles : tel, un lourd oiseau de nuit s'abat sur l'arbre où le rossignol chante encore. Jane les jugea ridicules, et s'en sentit humiliée : comment aurait-elle compris que la pauvre phrase banale et sotte sortait d'une âme enflammée, dont le silence cachait peut-être autant de noblesse que des paroles d'or, autant d'amour vrai que les plus riches métaphores? Henri répliqua, défendit son auteur, sou-
tint des thèses qui semblent toujours plus neuves ou plus vraies, parce qu'elles sont plus près de nos instincts; et M. Naudié cessa de répondre.
— .le n'ai pas lu les derniers écrits de Renan, ditil. Je sais seulement que mon père les tient en médiocre estime.
11 se leva pour partir.
— Est-ce que je vous emmène? demanda-t-il à sa femme.
Sous le calme affecté des paroles, sous l'indifférence détachée de la discussion, Jane ne distinguait pas la révolte latente. Parce qu'il venait de troubler la fluidité de son rêve par des propos épais, son mari lui semblait simplement un niais méprisable : eùt-elle lu au fond de lui, qu'elle n'aurait eu d'autres pensées que de Tlmmilier et de le braver.
— Non, dit-elle, je reste encore un moment.
Elle ajouta :
— Je dîne!
Il eut le courage de répondre, comme toujours :
— Bien!... Uicn!...
El il sortit, le dos plié, comme un vaincue Mais, fouettés par la souffrance, ses instincts enchaînés s'éveillaient lentement. Éveil torpide, comme d'un sommeil trop long. Ces pensées de haine et de rage, qui sourdaient empoisonnées des blessures de son coMir, sa méfiance et sa volonté les retenaient encore. Pourlant, leurs voix pour lui nouvelles s'acrordaient maintenant avec l'autre voix, la voix de
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sagesse qu'il écoulait toujours. Gomme les autres, celle-ci lui enjoignait de sortir enfin de sa passivité : défendre sa femme était son devoir, car l'inlluence qui l'éloignait de lui l'entraînait en même temps dans des chemins de ténèbres. N'était-il point responsable d'elle : « Mari, que sais-ttc si tu ne sauveras point ta femme? ».
De menus incidents, qui se succédèrent jusqu'à la fin du jour, achevèrent de graver devant lui le tableau des périls où son excès de patience les précipitait tous. Esther, souffrante, ayant dû s'aliter, la maison s'en allait à vau-l'eau : Abraham ne rentra pas pour dîner; Zélie toussait depuis le matin sans qu'on songeât à la soigner; Berthe se querella violemment avec la femme de chambre. Ah! vraiment, ces enfants étaient plus orphelins que lorsque leur père était seul à s'occuper d'eux! Après le dîner, Berthe et Zélie. montèrent dans la chambre d'Esther. M. Naudié les suivit un peu plus tard. Elles le regardèrent approcher comme un étranger. Seule, Esther tâcha de sourire en lui tendant sa main fiévreuse. Quand il se fut informé d'elle, il s'aperçut qu'il n'avait rien à leur dire; et, tandis qu'elles chuchotaient entre elles, il alla s'asseoir dans un coin, sur un sopha anglais, la tête dans ses mains, à rouler de sinistres pensées. Tout à coup, une petite main se glissa dans la sienne : Zélie, debout devant lui, le contemplait avec de grands yeux compatissants. Elle dit :
loi LE MÉNAGE DU PASTEUR NAUDIÉ
— Papa !
Et, montant sur ses genoux, elle l'embrassa, comme autrefois, quand elle était sa préférée. Il aurait pu surprendre le regard qu'en même temps elle jetait vers Esther, pour demander : € Est-ce bien cela? t'ai-je comprise? Est-ce que je l'embrasse comme tu veux? » Mais M. Naudié ne chercha pas si loin. Il s'attendrit aux douces caresses. Il pressa contre son cœur gros d'orages la petite tête innocente, II balbutiait :
— Chérie... Oh! chérie!...
submergé par trop de souvenirs, par trop de craintes, par trop d'émotions.
La malade observait ce petit drame muet, dont elle devina sans doute les secrètes péripéties; car, appelant Berthe qui se pencha vers son oreiller, elle lui dit, très bas :
— Soyons bonnes pour notre père : il est malheureux!
En quittant la chambre d'Esther, M. Naudié attendit longtemps dans son cabinet. Il songeait : (( Je vais lui dire... ^ Et il parlait à haute voix, comme si elle eût été là pour l'entendre.
Elle rentra lard, vibrante de l'intimité douce savourée à loisir, toute à cette mystérieuse naissance de l'amour qui s'ouvrait lentement en elle, comme une lourde fleur à peine épanouie dont les parfums ne se dégagent pas encore. Elle voulut gagner sa