TROISIÈME PARTIE lUS
chambre, à pas furtifs, pour y poursuivre son rêve, — le rêve que le sommeil presque seul interrompait, qui recommençait avec le jour, qu'elle reprendrait le lendemain au point même où elle venait de le quitter. La voix de son mari la fit tressaillir :
— Jane !
Elle se retourna, étonnée de l'autorité que prenait cet appel :
— Qu'ya-t-il?
— Entrez chez moi, je vous prie, j'ai à vous parler.
— Mais il est tard.
— N'importe!
Elle entra. Une mantille feuilles mortes l'enveloppait, découvrant à peine le milieu de son visage, et ses yeux que des pensées d'amour rendaient plus magnifiques. Elle répéta :
— Qu'y a-t-il donc?
— Oh! beaucoup de choses! répondit M. Naudié. Elle comprit qu'une heure grave commençait.
Vaillante, elle se dégagea de sa mantille; et, prête au combat, le front découvert comme un soldat qui vient de jeter son casque par excès d'audace :
— Eh bien, dites!...
M. Naudié entendait parler posément, selon son caractère, sans lâcher bride à sa passion. Son effort pour rester maître de lui l'absorbait trop pour qu'il sentit ce qu'il y avait de provocant dans l'attitude de sa femme.
— D'abord , dit-il , vous lisez debien mauvais livres. Les lèvres de Jane se plissèrent de mépris, tant
cette attaque indirecte répondait peu à sa belliqueuse attente.
— Et vous subissez par trop une séduction dangereuse...
A cette seconde phrase, elle pensa à un jeu d'enfants, se dit : « Il brûle!... » et attendit. M. Naudié continua doucement, d'un ton de réprimande presque paternel :
— Vraiment, Jane, il vous faudraitsonger unpeu plus à ce que vous êtes, à ce que nous sommes. Vous vous éloignez de moi. Vous séparez vos devoirs des miens. Je ne vous parle pas des enfants auxquels vous avez accepté de servir de mère; puisque vous n'avez pu les aimer, mieux vaut peut-être que vous les laissiez tout à fait à leur sœur aînée : elle est capable de vous remplacer. Mais enfin, vous êtes la femme d'un pasteur, Jane. Vous n'êtes pas, vous ne pouvez êlre une mondaine. Vous avez mieux à faire que des promenades, des toilettes, des visites. Et vous vous déchargez de vos devoirs,., (le mot revenait sans cesse, comme s'il eût tout dit)... les plus simples. Vous ne fréquentez même plus les services!
— Oh! dit Jane avec tranquillité, je les fréquenterai de moins en moins !
La netteté de cette réponse, le ton détaché qui la rendait encore plus catégorique, décontenancèrent M. Naudié.