‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 8 sur 126 · PREMIÈRE PARTIE io · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE io

se laissaient gagner par ce bien-être indéfinissable qu'on éprouve à retrouver le pays d'où l'on est issu, le coin de terre auquel nous attachent les liens solides de la naissance, des origines lointaines, de Tantique hérédité du sang et delà race. Ce sentiment devint plus vif encore, plus attendri, quand ils reconnurent le Tarn, dont les flots avaient jadis emporté leurs premiers rêves, qui serpentait comme au temps de leur jeunesse à travers la plaine verte du vert des pousses nouvelles ou grise du gris des jachères, semée de maisons brunes, de jardins d'où jaillissait la floraison des pêchers, de vignes qui, sans un bourgeon, prolongeaient dans la fête du printemps le recueillement de l'hiver comme pour mieux absorber les sucs nourriciers du sol. Ramenés ensemble aux mêmes sources par un même instinct, ils se mirent à égrener le chapelet de leurs souvenirs. Ils se retrouvaient petits : une invisible main compatissante soulevait le fardeau dont la vie avait chargé leurs épaules, pour qu'en cet instant béni du revoir ils pussent respirer avec des poumons plus libres l'air léger dont ils leconnaissaient la saveur.

— Te rappelles-tu, Guillaume, quand j'allais à la pêche, là-bas, près du moulin des Albacôdcs?

— Parbleu, tu ne prenais jamais rien !

— Mais un jour, cette truite..., cette truite de deux livres !

— Et la théorie de la gourmandise que nous

fil papa, en la mangeant de son bel appétit! C'était plus clair que ses cours, qu'en dis-tu?

— Oh! ses cours! Ils me donnaient autant de peine que l'algèbre. Heureusement qu'Angélique était là pour nous les expliquer !

— Et les cours des autres, mon cher!... Moi, tout ce que je me rappelle de la Faculté, c'est cette inscription que je découvris un jour dans les combles : « Il tarde tant à la sœur Claire de quitter le couvent que... » Voilà qui parlait à notre imagination!

— Pourtant, soupira Siméon, avons-nous jamais eu rien de meilleur que ces belles années-là?

Pendant qu'ils devisaient ainsi, la ville approchait, la vieille ville austère aux murailles de briques, brunies par les siècles, plantées fortement dans le sol, avec la tour sombre de son beffroi d!où s'envolent les heures au son lugubre; avec ses clochers martelés par les boulets catholiques ; avec ses souvenirs de sièges et de batailles et son air de défiance, son air d'attendre toujours une armée ennemie, et de la braver, et de garder contre elle sa ceinture intacte. Les deux frères, qui de longtemps ne l'avaient revue, la saluèrent avec émotion, sans plus rien dire. Puis, comme ils se penchaient à la portière, ils reconnurent sur le quai, les attendant, leur père, droit sens le poids des soixantequinze années que supportait son dos robuste, magnifique avec sa longue barbe blanche de pa-

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