PREMIÈRE PARTIE
triarche et la beauté grave de son profil qui rappelait celui des vieillards pensifs de Vinci. A sa gauche, dans la pose attentive dont elle était coutumière, Angélique souriait de tous les traits de son doux visage flétri. A sa droite, Marcel paraissait sa copie un peu réduite, avec la même barbe moins forte, d'un blond ardent, le teint brûlé par le soleil des tropiques. Paul, l'évangéliste, dont la présence étonna les arrivants, se tenait à trois pas de leur petit groupe, volontairement isolé : il semblait d'une autre espèce, avec son corps fluet, ses joues émaciées, ses traits anguleux, son menton rasé, carré, proéminent, son bec d'oiseau nocturne. Ils s'interpellèrent tous, ils s'embrassèrent, excepté Paul dont les lèvres minces se desserrèrent à peine pour la bienvenue, ils échangèrent mille propos à bâtons rompus. Des passants les saluèrent. Ils reconnurent des visages d'autrefois. Et, en sortant de la gare, Siméon s'écria, d'un ton d'écolier qui revient en vacances à la maison paternelle :
— Ah ! qu'on est bien ici ! Comme on se sent chez soi !
En effet, les Naudié, autant au moins que les Defos à La Rochelle, étaient chez eux à Montauban. Dès l'aube de la Réforme, leur nom apparaît dans les annales de la ville : un Naudié se trouvait parmi ces premiers adeptes de la foi nouvelle qui, après avoir caché longtemps leurs croyances rebelles, osèrent les manifester à l'enterrement d'un de leurs frères, le13 janvier 1560, sous l'œil un peu effrayé, mais plutôt bienveillant, des consuls. A partir de cette date, il circule comme un fil rouge brodé sur la trame des événements dramatiques qui, pour la terrible cité toujours agitée, remplissent les deux siècles suivants : résolutions violentes, découragements, révoltes, soumissions passagères, héroïsme, exaltation, intrigues. Un des trois ministres qui osèrent recommander le parti de la résistance, quand aux approches de Montluc les capitaines ter-