TROISIÈME PARTIE
aucun secours. Gomment lutter contre la tranquille audace de Jane? Partir, l'emmener loin de La Rochelle? Hélas! elle ne le suivrait pas! La séquestrer, fermer sa porte à Henri Defos, recourir à la force? Il ne ferait ainsi que hâter l'éclat redouté. D'ailleurs, son poing fermé tomberait an moindre signe : pris par tout son être, il était faible comme le sont ceux qui aiment devant celles qui n'aiment pas. Une fois de plus, le vieux mythe de Samson trouvait une application nouvelle : l'homme de Dieu fondait sous le regard de Dalila : c( Elle le tourmentait tous les jours par ses paroles et le pressait jusqu'au bout, de sorte que son âme en était affligée jusqu'à la mort. »
Telle était sa hantise, qu'il osa rappeler la tragique légende, un dimanche, en prêchant sur ce texte du Proverbe :
« U7ie femme vertueuse est la couronne de son mari; mais celle qui lui fait honte est comme la vermoulure de ses os. »
De sa voix monotone, que soutenaient ses gestes modérés, il sema de bons conseils d'ordre et de régularité. H dit la beauté de la famille, la noblesse de l'affection qui s'épure avec les années, comme un bon vin qui devient plus doux et plus généreux en vieillissant, la sainteté des devoirs que les époux partagent, qu'allège leur tendresse.. Et, par delà l'idyllique et conventionnelle image de la vie qu'il esquissait ainsi en grisailles, couleur de son rêve
innocent, grondait Torage amassé dans son cœur. Plusieurs, dont les yeux clairvoyants épiaient le ménage du pasteur, devinèrent ce qu'il y avait de personnel dans son discours. La bonne M""" Dehodecq, âme candide qui ne comprenait jamais que le sens simple des paroles, disait en sortant du temple :
— Depuis que M. Naudié est heureux, ses sermons me font plus de bien !
Mais d'autres souriaient avec malice.
— Quel joli portrait de l'épouse chrétienne, dit M. Lanthelme à M' Merlin. Le modèle est bien re louché.
Les deux hommes marchaient ensemble sous les porches de la rue du Minage. M. Lanthelme arrêta son compagnon, et, levant la tête vers un plafond couvert de devises, il lui dit encore :
— Pouvez-vous lire ce qui est écrit là?
— Non, répondit l'avoué.
— Eh bien ! il est écrit :
Mieux vaut avoir sagesse Que posséder richesse.
— Bonne devise pour tout le monde, mon cher maître, n'est-ce pas? Mais, pour un pasteur, elle est quatre fois vraie. Le nôtre est en train d'en faire
l'expérience...
C'est ainsi que les propos des gens s'envenimaient peu à peu.
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M. Naudié, cependant, cherchait désespérément un moyen de résistance. Un instant, il eut l'idée de demander une franche explication à Henri Defos ; mais la violence de sa jalousie l'aveuglait sur le caractère de son rival. Parler au père ? Il fallait alors montrer toute sa blessure à l'homme sec et dur qui, sans doute, hausserait les épaules et le prendrait en mépris. Son mauvais génie lui inspira donc la pire des résolutions qu'il pût choisir : celle de recourir à M'"" Defos, dont la tendresse maternelle s'alarmerait peut-être, et qui, étant femme, trouverait un bon conseil... Ah! si, le jour où, le front moite d'angoisse, il vint demander à sa « tanle j> un « entretien particulier » — s'il avait pu voir derrière la figure épaisse et fermée qui Técoutait, il aurait reculé d'horreur, stupéfait et épouvanté devant les ténèbres qui s'amassent parfois au fond des âmes régulières, quand l'ambition, la cupidité, la rancune les ont envahies. Mais le front bas de ]^|me DefQs Qi ses petits yeux sans couleur gardaient bien leurs secrets. M. Naudié la jugeait, comme tout le monde, « une femme excellente ». Il était sans méfiance. Une fois surmontée sa première pudeur à se plaindre, il lui dit sans ordre ni retenue tous ses tourments, cachant à peine le plus lancinant : son amour éperdu, sa douleur vraie. Une situation grave, expliqua-t-il, se créait dans son ménage. Sans doute, ni elle, ni M. Defos, ni leur second fils lui-même ne la soupçonnaient. Ils ne songeaient point à la mali-
gnilé des gens, capable d'empirer le mal. Peut-être aussi Henri avait-il trop de confiance dans ses forces, peut-être oubliait-il qu'il y a plus de sagesse et plus de courage à se soustraire à la tentation qu'à la braver. C'est ainsi que M. Naudié tâchait de ramener la question au niveau des convenances un peu menacées, des usages légèrement violés : M"' Defos l'écoutait, sans l'aider d'un mot ni d'un geste ; elle entendait le cri de son âme, et ce cri la remplissait d'une mauvaise joie ; car elle lui pardonnait d'aufant moins d'avoir déçu ses calculs, que l'affection nouvelle de Jane et de Henri lui en montrait la justesse. Pour elle, c'étaitun voleur qui lui avait pris son bien, un obstacle qui barrait à son fils la route du bonheur. D'autres se seraient résignées devant le fait accompli : elle, ne l'acceptait pas. Sans chercher un moyen de réparer le dommage, sans prévoir même la possibilité d'en trouver aucun, elle se réjouissait de voir le mal sortir du préjudice qu'elle avait subi. Elle ne songea qu'à retourner le fer dans la blessure :
— Pourquoi donc, ne dites-vous pas toutes ces choses à Jane? demanda-l-elle. Sans nul doute, la chère enfant comprendrait.
Il fallut avouer les efforts repoussés, les supplications vaines, raconter les scènes inutiles qui se renouvelaient de jour en jour, les défaites successives après lesquelles il échouait là comme dans un dernier port.