TROISIÈME PARTIE
— Comme vous voudrez, dit-il. Je partirai donc demain matin. J'emmènerai Esther et Berthe.
Mais à peine fut-il seul, que les réponses de Jane et jusqu'à cette douceur soudaine changèrent de sens dans son esprit. « Après tout, songea-t-il, que m'a-t-elle lémoigné de plus qu'une pitié banale? Elle n'a pas eu un mot d'affection pour mon père, qui, le jour de notre mariage, semblait rajeunir pour l'admirer. Au lieu de s'affliger avec moi, elle se réjouit peut-être de mon départ qui la délivre de ma surveillance : moi parti, nulle contrainte ne les gênera; ils seront libres : elle le désire... » Tels étaient les calculs qu'il lui prêtait, le cœur dévoré. Il en chercha les traces sur la figure de Jane, pendant le dîner qui les réunit un peu plus tard, aussi triste que si le deuil était déjà sur eux. Mais que voit-on des secrètes pensées, derrière le mur du front muet, par delà les yeux plus mystérieux que des fenêtres closes quand ils ne veulent pas parler? L'attitude de la jeune femme ressemblait à celle d'Esther : même correction dans un chagrin dont nulle clairvoyance n'aurait mesuré la sincérité. Elles se taisaient ensemble; leurs rares paroles avaient presque le même accent. Pour fuir le silence, on parla du mourant. Esther rappela sa dernière visite; Jane répéta quelques-uns de ses propos. M. Naudié dit :
— Si Dieu nous le retire, on pourra dire qu'il a combattu jusqu'à la dernière minute, comme un
vaillant soldat. Le mois dernier, lo. Revue chrétienne publiait encore un article de lui : Quelques réflexions sur Vapologélique actuelle. Des pages magnifiques, d'un entrain, d'une verdeur! Un effort puissant pour approprier aux besoins de la conscience actuelle la défense du christianisme. « Votre père écrit comme un jeune homme, » me disait à ce sujet M. Fridolin... Mon pauvre père!...
Une larme vint lentement se perdre dans sa barbe. Il regarda les siens, oppressés autour de lui, comme serrés dans Tattcnte du malheur ; et son regard rencontra les grands yeux de Zélie, chargés de cette infinie compassion des enfants, naïve et bienfaisante, ignorante et consolatrice. Attendri, il osa l'appeler auprès de lui, la prendre sur ses genoux. En caressant SCS cheveux bouclés, il observait furtivement Jane, qui, récemment encore, s'offusquait des moindres signes d'affection qu'il donnait à la petite. Mais elle ne broncha pas, indifférente. « Elle ne m'aime plus assez pour être méchante, se dit M. Naudié. Faut-il qu'elle soit loin de moi, loin d'ici ! »
Les enfants quittèrent la salle à manger. Comme Jane allait sortir après eux, M. Naudié la rappela :
— J'ai réfléchi, dit-il. Décidément, il me semble préférable que vous veniez aussi. Mon père vous aimait. Rappelez- vous la sympathie que ma sœur vous a témoignée. Ma bonne sœur! Votre absence lui causerait une véritable déception.