TROISIÈME PARTIE
les dons qu'il nous fait, plus il nous est cruel de les perdre ; et ce sera pour nous tous une amère consolation de penser combien parfait et grand fut notre bien-aimé père ! »
M. Naudié lut celte belle lettre à haute voix. Les enfants se serraient autour de lui, émus selon leurs âges et leurs caractères par le sourd murmure de mort qui bruissait dans ces pages, par la vision flottante de l'ombre mystérieuse qui s'étendait sur leur grand-père : ce grand-père dont ils entendaient parler comme d'une sorte de prophète, et qu'ils revoyaient pourtant dans leurs souvenirs si bon, si beau, si souriant. Plus sombre, la tête baissée, le menton dans sa main, Jane fermait les yeux comme pour cacher des pensées étrangères. Elle les rouvrit quand la voix de sop mari se brisa sur la dernière phrase, et, comme il la regardait aussi, il crut y lire ces mots qui la trahissaient. : « Cette fois, il va partir ! » De nouveau, à travers son deuil de fils que ' les larmes soulagent, il sentit une autre douleur, innomée celle-là, trop atroce pour mouiller ses yeux : la pointe empoisonnée qui se plonge dans une blessure à peine ouverte, pour l'élargir, pour Tenvenimer, pour y semer la brûlure et la mort.
Esther, si peu démonstrative, pleurait en silence. Elle dit :
— Nous partons ce soir, je pense ?
M. Naudié sentit qu'il ne partirait pas. Mais il n'osa pas l'avouer. Il répondit :
230 LE MÉNAGE DU PASTEUK NAUDIÉ
— En tout cas, tenons-nous prêts à partir.
Cependant le bruit de la maladie d'Abraham Naudié courait la ville. Chacun des membres de la communauté protestante s'en sentait frappé. C'est qu'ils ne le connaissaient pas seulement à travers sa gloire de Père de l'ÉgUse, de penseur souverain devant qui les adversaires mêmes s'inclinent : ils se rappelaient sa figure de légende, telle qu'ils l'avaient rencontrée dans leurs vieilles rues, sous les enfilades de leurs porches, devant les monuments séculaires que les boulets des sièges ont en vain battus. Pour eux, ce vieillard éloigné était comme un dernier témoin des temps héroïques survivant dans l'indifférence du siècle nouveau. Ceux qui n'avaient jamais lu ses volumes en savaient l'existence ou le sens — quelques-uns même pouvaient en répéter certaines phrases, qui condensaient sa haute doctrine: « L'esprit chrétien consiste à trouver son plaisir dans le don de soi, dans le sacriflce. > Ou bien : a Le premier point est de faire* entendre à ceux qui n'y songent pas que l'observation positive de la loi morale est rigoureusement obligatoire. > Tous semaient confusément qu'avec cet homme en qui la foi avait vaincu après tant de batailles^ c^était peut-être une époque qui finissait, et que nul successeur n'était de taille à ramasser le drapeau tombé de sa main. Aussi, les visiteurs affluaient- ils rue Réaumur. On vit arriver M. Dehodecq, M' Merlin, M. Fridolin, M. Lanthelme lui-même, secoué dans un reste