‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 94 sur 126 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

d'attachement à la foi des ancêtres qui subsistait sous le vernis de son athéisme. En sortant, il dit à M' Merlin, avec un mouvement de sa petite bosse qui accompagnait ses boutades les mieux venues:

— Le bon Dieu ne sait pas ce qu'il va perdre en Abraham Naudié : maintenant, il n'aura plus pour le défendre que des gens qui ne croient pas en Lui.

Tous ces visiteurs se faisaient en arrivant la même réflexion: puisque son fils est resté, le cas n'est pas si grave. 11 fallait leur laisser cette idée^ malgré la voix intérieure qui criait le contraire, il fallait répondre à chacun :

— En effet, les lettres de ma sœur nous laissent bon espoir.

Et ajouter :

— Mais nous sommes prêts à tout, nous partirons au premier signe.

A chaque coup de sonnette, M. Naudié frissonnait en songeant à l'espèce de mensonge qu'il commettait ainsi envers les autres pour se tromper soi-même. Pour peu qu'en répétant ses phrases rassurantes il distinguât dans le vestibule le pas du valet de chambre, il pensait: « C'est peut-être le télégramme. » Et la détresse l'étouffait.

Plus encore que les indifférents, les enfants le gênaient. C'est qu'ils observaient, réfléchissaient, jugeaient, l'attention éveillée par les incidents qui surgissaient autour d'eux. Esther, plus grave que de

coutume, semblait un vivant reproche : jusqu'alors pleine de compassion pour un mal qu'elle sentait sans se l'expliquer, elle cessait maintenant de comprendre, froissée dans la logique de sa conscience qui lui disait : « Mon père a un devoir — et il s'y dérobe! î> Les autres raisonnaient de même, sans peut-être formuler aussi clairement leur improbation. Pourtant M. Naudié surprit, entre Abraham et Berthe, ce fragment de dialogue :

— Tu comprends qu'il va mourir, disait Abraham, d'ailleurs indifférent et détaché. Pour sûr. Il est si vieux !

Le front de Berthe, attentif, mécontent, se creusa entre les sourcils. Elle dit :

— Tu crois?... Pourquoi papa n'est-il pas parti? Avec un mauvais rire et un geste de voyou,

Abraham expliqua :

— Parbleu ! à cause à^elle!...

M. Xaudié ne se ressemblait plus à lui-même. Cet homme tranquille, qui avait su garder à travers les heurts de sa vie ballottée la sérénité de l'âme et des manières, trahissait son agitation intérieure par rcnorveiiicnt de ses gestes, de ses paroles, de ses mouvements. A le voir ainsi, Jane se faisait plus. douce, dans la peur des résolutions extrêmes. Et vraiment, ou pouvait tout craindre de cet homme qu'iilïbîail un double courant d'angoisses, qui pour la première fois peut-être de sa vie manquait à sa «onscience, et qu'une voix inexorable traitait sans

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