TROISIÈME PARTIE
répil de coupable et de lâche. Deux lentes Journées passèrent ainsi, sans autre incident que les télégrammes d'Angélique qui n'apportaient rien de nouveau. « État stationnaire, » répétait-elle sans même changer d'expression. Mais M. Naudié avait été témoin d'assez d'agonies, pour savoir que la Mort s'approche volontiers ainsi, à pas sourds, des vieillards.
L'un ou l'autre des Defos venait à chaque instant. Quelquefois aussi Jane courait chez eux, sous prétexte de porter des nouvelles, sans oser s'arrêter longtemps. Son mari n'essayait pas de la retenir : ni à elle, ni à personne, il n'aurait montré la source vraie de sa pire douleur. Le quatrième soir, comme une de ces absences se prolongeait un peu plus, il sortit à son tour : non pas pour suivre ou surprendre Jane, mais pour éviter d'épier sa rentrée. Au lieu de remonter la rue vers l'hôtel des Defos, il la descendit du côté de la mer. Il marchait très vite, les mains enfoncées dans les poches de son pardessus, allant au hasard : c'est ainsi qu'en peu de minutes, il se trouva sur le promenoir qui longe la petite plage de la « Concurrence », derrière les tamarins du mail. La mer s'était retirée, un sourd grondement éloigné révélait seul sa présence : et c'était une sorte de désert désolé que baignait la clarté de la lune, argentant le sable de la grève, rutilant plus loin sur les flaques oubliées par le reflux, tandis que, pareilles à de sombres oasis, de grandes
coulées de vase conservaient leurs teintes noires sous la lumière. A peine estompée, la ligne des jetées fermait le paysage et se perdait dans les grisailles du ciel. La silhouette de la tour de Richelieu vacillait comme une llamme qui va s'éteindre, apparaissant et disparaissant tour à tour ; et, de minute en minute, les phares mobiles de l'île de Ré jetaient de rapides fusées, furtives comme des éclairs. Debout sur le promenoir, M. Naudié remplissait ses yeux de ces visions vagues où se confondaient les lignes, les ténèbres et la lumière, ses poumons de l'air vif et salé qui venait du large, quand soudain un couple émergea dans la clarté diffuse, glissant avec une lenteur de fantômes, enveloppé dans les mystères de la nuit. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à lui et brusquement s'arrêtèrent.
M. Naudié les reconnut, et marcha sur eux :
— Ah ! vous!...
Jane balbutia :
— 11 me fallait un peu d'exercice, un peu d'air: j'ai prié mon cousin de m'accompagner.
Innocent encore, Henri se sentait déjà coupable, tant son cœur bouleversé roulait de désirs : devant cet homme qui représentait contre lui Tordre, la lè^le, la loi, dont il menaçait comme un voleur le bonheur légitime, il connut d'avance la honlc de la faute accomplie et surprise ; et il baii^salt la tùte, sans oser le braver, sans pouvoir monlir.