‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 97 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Dans le coupé du train qui les emportait à travers la nuit, M. Naudié et sa fille aînée, assis en face l'un de l'aulre, se regardaient parfois sans rien dire : et chaque fois qu'il rencontrait ainsi le regard clair d'Esther, où il y avait de la justice et de l'effroi, des reproches et de la pitié, M. Naudié fermait ou détournait les yeux. En vain ! les paroles inexprimées qu'il voulait éviter d'entendre, il les retrouvait au fond de sa conscience où il les épelait. Par moments, toutefois, l'amertume s'en apaisait : des souvenirs d'enfance les effaçaient, ramenés de bien loin par la pensée inquiète, qui tournait sans cesse autour de la glorieuse figure paternelle. Ce furent des gestes, des sourires, des mots — de ces mots

profonds, pittoresques ou malicieux, dont le vieux professeur possédait un répertoire inépuisable. Tantôt ils tombaient de la chaire, sur les jeunes têtes qu'ils étonnaient, tantôt dans le cercle de famille, où ils se nuançaient toujours d'une indicible tendresse. Oh ! les fêtes autour de la vaste table, ces repas que présidait la mère, sans cesser de surveiller du coin de l'œil, comme les autres, le grand enfant de génie qu'était son illustre mari ! Au dessert, pour peu que l'occasion fût propice, il jetait sur les siens une poignée de bons vieux vers — honnêtes décasyllabes prosaïques et bien rythmés qui fleuraient leur Béranger, avec un refrain au bout des strophes. Dans le nombre, il y en eut d'un peu bachiques, car Abraham Naudié adorait les bons vins rouges du pays, les vins généreux, gais, parfumés, qui, disait-il, vous mettent en humeur de bonté :

Le vin de France, amis, a l'âme bonne, Le vin de France est un homme de bien!

En traversant la mémoire de Siméon, ce refrain V réveilla le souvenir d'un des derniers « mots > de son père ; il ne put résister au désir de le répéter à Ksther, vers laquelle il se pencha :

— Personne ne saura jamais comme il était simple et bon! Ceux qui ne le connaissaient pas se (i^niraient volontiers un penseur rébarbatif, absorbé ou pédant ; comme ils se trompaient ! Il aimait tout ce qui est beau, lout ce qui est bon, en toute sira-

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