‹ Le ménage du pasteur NaudiéChapitre 98 sur 126 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

plicité d'âme. Sais-tu ce qu'il me disait, la dernière fois que je l'ai vu? Il me disait : « Je voudrais, avant de mourir, écrire un petit traité d'œnologie. Et ce ne serait pas mon plus mauvais ouvrage : car je n'ai jamais bu un verre de bon vin dont je n'aie gardé souvenir ! » Il est là tout entier, l'homme si complet qu'il fut, si humain !

La jeune fille ne comprit pas très bien ; elle dit seulement :

— J'aurais tant aimé le voir plus souvent, le mieux connaître !

— Telle est la vie : on marchande quelques heures / ou quelques jours à ses plus chères affections ; et la mort est tout près ; et ces jours et ces heures ne reviendront jamais!

Ils se turent de nouveau, dans le roulement de Texpress que rompaient de rapides arrêts. Esthcr s'assoupit. M. Naudié s'exalta davantage. Des prières s'envolaient de son âme. 11 les murmurait à voix basse. Elles se perdaient dans la nuit.

« Seigneur! je t'en supplie, fais que je revoie mon pauvre cher père, et qu'il me reconnaisse ! Oui, je le sais, dans mon aveuglement, j'ai manqué au plus sacré des devoirs, à celui que j'avais envers sa vieillesse. Oh! qu'il puisse me pardonner ! Après, je serai patient et résigné, je supporterai les douleurs que tu m'enverras, je réprimerai les cris de mon cœur blessé, ceux de ma chair meurtrie. Je chasserai de moi ce qui m'a fait indigne. Avec ton

aide, Soigneur, je redeviendrai ton serviteur humble et dévoué. Je te consacrerai mes forces à toi seul. Je t'aimerai comme je le dois, au-dessus de toutes choses... »

Comme il prononçait ces paroles, il revit soudain, dans les mains de Jane, le portrait du chanteur italien, avec la ligne autographe: Vorrei poterti dar quel po cite resta. Désespéré, il murmura : « Le peu qui reste, oui, le peu qui reste!... » comme s'il se reprochait encore de n'oflrir à son Dieu, de ne porter à son père que les lambeaux d'un pauvre cœur vidé. Mais bientôt, son exaltation l'entraîna de nouveau; il reprit la prière interrompue par-l'impure vision :

a Seigneur, Seigneur! tu me rendras les forces, tu m'aideras à rentrer dans ma voie, à la suivre d'un pas ferme. Les sacrifices que tu me demanderas, oh ! je suis prêt à les faire joyeusement ! Lui aussi, celui que je vais perdre, celui que tu vas rapp«,'ler dans ton règne, s'est quelquefois éloigné de Ion obéissance. Il a connu les tentations de l'esprit, comme j'ai connu celles du cœur. Et pourtant, c'est en loi qu'il va s'endormir de son dernier sommeil, api'ùs avoir fait son œuvre comme un fidèle ouvrier, Oli! que ton secours arme ma volonté, comme il a souvent armé la sienne ! Que je n'oublie plus que je l'appartiens à travers les pires douleurs, comme il ne l'a jamais oublié dans l'ivresse de la pensée! Oh ! Soigneur, que je trouve en toi la paix du cœur!

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