‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 11 sur 17 · H56 LE MENDIANT · texte numérisé non relu

H56 LE MENDIANT

sieur de Vignolles ni à l'intendant; il y a défense.

— Et toi, tu peux nous les faire voir? reprit le vétéran.

Coquillard posa un doigt sur ses lèvres et l'attira près de la fenêtre.

— Parlons bas, syndic, dit-il en regardant autour de lui ; je vous ai déjà donné des renseignements pour lesquels vous m'avez promis votre protection.

— Et je te la promets encore.

— Merci, mais vous savez le proverbe : « Les promesses sont nourriture pour gens qui ont bien dîné. » Il me faudrait quelque chose de plus substantiel.

— Explique-toi, mais vite; je n'ai pas de temps à jperdre.

— Eh bien, voici la chose ! j'ai là ma demande à la corporation des bons pauvres pour succéder au sourd et muet; mettez-y seulement votre seing, je serais en règle et je pourrais entrer en fonctions.

— Est-ce là ce que tu veux?

— - Exactement, syndic.

— Donne ta demande ?

— La voici.

— De l'encre, une plume?..

— Vous trouverez tout sur le guéridon.

Michel parcourut rapidement le papier que lui avait remis Coquillard, s'approcha de la petite table et signa avec quelque difficulté de la main qui lui restait.

Dès qu'il eut la pièce, le valet de place ne put retenir un geste de joie, et la faisant disparaître dans la large poche de sa souquenille :

— A cette heure, dit-il en -baissant la voix, attention à vous, -syndic. Vous apercevez bien, au bout de ce corridor, la porte ouverte qui laisse voir un petit salon?

— Oui.

— Entrez-y; au fond est le cabinet de monsieur Moreau.

— Et tu es certain qu'il s'y trouve?

— Avec monsieur Gaston ; je les ai vus entrer tous deux.

— Allons! dit Michel, c'est Dieu qui les a réunis. Il ne nous abandonnera pas, car c'est lui qui a dit : « La justice gardera celui qui est intègre dans sa voie. » Venez, mademoiselle, et répétez en vousmême, avec David : « Dieu est mon rocker et ma forter esse. »

La voix du vétéran avait une fermeté hardie ; son œil brillait d'une confiance religieuse. Il présenta la

main à Henriette qui tremblait, et se dirigea avec elle vers la porte indiquée.

Elle conduisait bien réellement à la pièce retirée où l'intendant avait l'habitude de travailler seul, loin de tout dérangement.

Il y avait pourtant introduit cette fois son ancien pupille, en sortant de chez le notaire où il venait de lui faire signer une procuration générale. Avant de le laisser quitter Paris, l'intendant avait voulu resserrer les liens de gratitude qui plaçaient le jeune homme dans une sorte de dépendance morale, en lui révélant certaines circonstances qu'il avait réservées pour le moment où leur révélation pourrait le servir. Gaston était assis devant une table couverte de lettres, autrefois écrites par sa mère, et qu'il venait de parcourir avec un étonnement et une émotion dont on retrouvait encore l'expression sur son visage. Le front ap-' puyé à une de ses mains, il relisait les dernières, tandis que l'intendant, debout devant la cheminée, l'observait du regard.

— Vous devez enfin comprendre, cher enfant, reprit-il après un long silence, tout ce qui, jusqu'à ce moment, avait pu vous paraître obscur dans la vie de votre malheureuse mère. Cette vie a d'abord été celle

DE SAINT-ROGH. 159

d'une foule de pauvres filles riches de notre bourgeoisie, que l'orgueil des parents sacrifie à une noble alliance. Mariée à monsieur de Vignolles, elle fut bientôt délaissée par lui. Vous veniez de naître, et l'amour d'un enfant ne pouvait suffire à un cœur si jeune, enrichi par des épargnes de tendresse jusqu'alors sans emploi. La rencontre du chevalier de Clémenti éveilla tous ses rêves. Monsieur de Vignolles, parti pour l'Amérique, avait, dit-on, péri avec le navire qui le portait. Par malheur, le veuvage ne put être constaté; la disparition du mari prouvait seule sa mort. Des difficultés inextricables s'élevèrent pour une seconde union, et celui qui avait tourmenté votre mère pendant sa vie, semblait destiné à lui interdire le bonheur, même après sa mort. Elle n'eut point le courage d'accepter ce nouveau chagrin; un mariage secret l'unit au chevalier. Mais son union fut de courte durée. Le ilouvel époux, qui semblait destiné à lui faire (ramier les afflictions d'un premier mariage, fut bientôt emporté par le fléau qui ravageait Paris.

— Oui, dit Gaston dont les yeux s'étaient remplis de larmes ; voici les lettres dans lesquelles ma mère vous apprend le coup qui fa frappée...

— Hélas ! l'épreuve n'était point achevée, reprit

monsieur Moreau en soupirant; celles qui suivent vous font connaître le retour inattendu de monsieur de Vignolles et le procès intenté à votre mère pour la dépouiller de l'administration de ses biens, que son contrat de mariage lui avait prudemment réservée.

— Et c'est alors surtout que vous êtes venu à son secours ! fit observer Gaston; je trouve à chaque pas, dans cette correspondance, l'expression de la reconnaissance de ma mère et de nouveaux motifs pour vous remercier.

— Ne songez pas à moi, interrompit monsieur Moreau ; votre mère avait gardé des faibles services que j'avais pu lui rendre un souvenir qui a été ma récompense; c'est à lui que je dois les dispositions de son testament, en vertu desquelles je suis devenu votre tuteur, et qui exprimaient l'espoir d'une union.... dont je ne veux plus vous parler maintenant. — Ma fille et vous, êtes encore jeunes, cher enfant : le temps décidera de vos sentiments ultérieurs. Quelle que soit la volonté de Dieu, j'espère m'y soumettre.

— - Ahl je ne puis répondre à tant d'indulgence, reprit Gaston d'une voix entrecoupée; les mots me manquent! Croyez bien seulement que mon silence n'est point de l'ingratitude, mais de l'impuissance; et per-

mettez-moi encore une question. — Dans une des lettres que vous venez de me faire lire, je trouve une allusion que je n'ai pu comprendre. C'est ici; voyez!.. Il avait posé le doigt sur un passage et l'intendant se penchait pour lire, quand trois coups lents, mais fermes, furent frappés à la porte du cabinet. Presque au même instant celle-ci fut ouverte et le vétéran entra.

Page 1