LE CABINET DE MONSIEUR MOREAU
L'intendant ne reconnut pas Michel au premier abord; mais Gaston, qui s'était retourné, se leva saisi.
— Monsieur Marc! s'écria-t-il.
A ce nom, monsieur Moreau fit un pas en arrière.
— Marc ! répéta-t-il.
Et reconnaissant alors les traits de l'homme qu'il avait aperçu à la petite maison de Y Impasse Verte, il s'écria :
— Que vous faut-il? qui vous a permis d'entrer? qui demandez- vous?
— Ceux que je vois ici, répliqua Michel, en regardant alternativement monsieur de Vignolles et l'intendant.
— Si vous avez à me parler, venez ! reprit vivement celui-ci, qui voulut entraîner le vétéran vers un second cabinet.
Mais Gaston l'arrêta du geste.
— Non! s'écria-t-il ; puisque le hasard me fait rencontrer cet homme, qu'il reste; je veux que tout s'explique.
— Je viens pour cela, répliqua le vétéran. Monsieur Moreau voulut l'interrompre.
— Ah ! laissez ! s'écria le jeune homme pâle et troublé ; il faut que je sache la vérité tout entière.
Et s'approchant de Michel :
— Parlez, continua-t-il impétueusement; où est celle dont vous étiez le protecteur? que je sache pourquoi, lorsque je venais de lui écrire pour me justifier et me faire connaître, vous ne m'avez répondu que par la fuite?
— Pourquoi? répéta le vétéran-, demandez à ceux qui, après avoir sans doute intercepté votre lettre, ont essayé contre mademoiselle Henriette la violence et se sont dits envoyés par vous.
— Par moi !
— Interrogez celui qui , en employant dans cet essai d'enlèvement le carrosse de monsieur de Riche-
lieu, nous a fait croire que le duc lui-même s'était caché sous le faux nom d'Hubert et nous a ainsi forcés à nous cacher.
— Mais qui donc a osé?...
— L'homme dont votre préférence pour mademoiselle Henriette dérangeait les plans.
— Que dites-vous? ce serait?...
— Celui que vous écoutiez là tout à l'heure; qui, pour débarrasser sa fille d'une rivale, n'a reculé devant aucun moyen; qui allait vous faire partir de peur qu'une rencontre, une explication, ne dévoilât ses mensonges...; et si vous en doutez encore, regardez ! son trouble suffira pour le trahir !
Monsieur Moreau semblait, en effet, anéanti. Immobile, l'œil errant et les lèvres tremblantes, il s'efforçait en vain d'interrompre Michel par quelques mots entrecoupés: Son hypocrisie avait été prise évidemment au dépourvu ; il sentait le masque lui glisser du visage et ne savait comment le retenir. Ce trouble fut pour Gaston un trait de lumière.
— Quoi ! s'écria-t-il en joignant les mains avec une sorte de doute mêlé d'horreur : tout aurait été conduit par... Non, c'est impossible! Au nom du Ciel! parlez, monsieur, justifiez-vous !
— A quoi bon ! puisque l'accusation d'un inconnu suffit pour vous faire oublier tout le passé ! dit monsieur Moreau qui tâchait de gagner du temps, afin de préparer tout bas un plan de défense.
— A quoi bon, en effet, répéta Michel ironiquement, lorsque les faits parlent trop haut pour qu'on puisse les contredire! lorsque, grâce à votre tentative et à Terreur qui en a été la suite, celle qui faisait obstacle à vos espérances a failli succomber de douleur!
— Que dites-vous! s'écria Gaston; quoi, Henriette...
— Ce matin encore elle voulait mourir, répondit le vétéran avec une émotion involontaire, et c'est seulement en découvrant que monsieur Hubert n'était point le duc de Richelieu, qu'elle a repris le courage de vivre.
Le jeune homme fit entendre une exclamation d'attendrissement.
— Et vous êtes dupe de pareilles histoires ! cher enfant, dit l'intendant qui commençait à se reconnaître. — Vous voilà tout troublé du prétendu désespoir de cette petite! Vous croyez ce que vous dit cet homme?
— Ah! je savais qu'on le mettrait en doute, inter-
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rompit Michel qui recula de quelques pas; aussi ai-je voulu avoir des preuves. Vous pouvez nier ce que j'ai dit de celle qui souffre pour vous depuis si longtemps ; mais peut-être ne nierez-vous pas au moins sa pâleur et ses ïarmes.
Il avait regagné la porte qu'il ouvrit, et courant au petit salon qui précédait le cabinet de monsieur Moreau, il reparut en tenant par la main Henriette.
Les traces laissées par le chagrin sur son visage sillonné étaient si visibles, que le cri de joie qu'avait poussé Gaston à sa vue sembla s'éteindre dans la surprise et la douleur. La jeune fille tremblante se soutenait à peine. Michel la fit avancer lentement.
— Me croyez-vous maintenant? demanda-t-il en fixant les yeux d'abord sur monsieur Moreau, puis sur Gaston.
Celui-ci fit un geste de désespoir et s'élança vers la jeune fille en criant :
— Henriette!...
— Pardon ! interrompit Michel avec une gravité respectueuse : mademoiselle est la comtesse de Barmont.
L'intendant et ïe jeune homme firent un mouvement.
— La comtesse de Barmont! reprit Gaston; mais alors... ce que m'a dit monsieur Moreau est impossible... — Ah! ma tête se perd au milieu de ces contradictions. — Henriette ! au nom de Dieu! éclairezmoi, répondez-moi! J'en appelle à votre loyauté; je ne veux croire que vous. Ce que vient de dire monsieur Marc est-il vrai?
— C'est la vérité! répliqua Henriette d'une voix tremblante, mais qui ne pouvait laisser de doute.
Le jeune homme se prit le front à deux mains.
— Alors, qui donc me trompe ici? continua-t-il avec une angoisse déchirante. — Henriette!... si vous saviez!... — Maintenant..., je rougis de le répéter!... Tandis que pour vous j'étais le duc de Richelieu, pour moi..., vous n'étiez qu'une malheureuse condamnée par arrêt à la captivité de Saint-Lazare.
Henriette poussa un grand cri d'horreur.
— Infamie! balbutia-t-elle ; et l'auteur de mensonge?...
— Le voici ! acheva Michel en désignant l'intendant; mais cette fois, sans le savoir, monsieur Moreau avait presque dit la vérité.
Gaston se retourna vers lui stupéfait.
— Quoi ! s'écria-t-il, la maison de Saint Lazare?...
— A été le premier asile de mademoiselle Henriette, continua Michel, car en même temps qu'elle était la prison des filles perdues, on en avait fait le refuge des orphelines protestantes arrachées à leurs familles.
— Ainsi, interrompit l'intendant, cette jeune fille?...
— Est l'enfant que je vins chercher voilà quinze années, et qui me fut vendu par un de vos gens. Ne cherchez point à le nier ; j'ai les preuves écrites, les voilà !
Il avait retiré de la poche de son surtout un portefeuille de maroquin noir, dans lequel il prit plusieurs papiers qu'il remit à Gaston. Celui-ci les déplia d'une main tremblante et se mit à les parcourir pendant que Michel conduisait mademoiselle de Barmont jusqu'à un fauteuil et l'y faisait asseoir.
Monsieur Moreau, qui s'était avancé derrière Gaston, semblait examiner, par-dessus son épaule, les titres remis par le vétéran ; mais cette lecture n'était qu'un prétexte pour se recueillir et chercher un expédient. Avec cette rapidité de réflexion qui naît des circonstances extrêmes, il repassa tous les plans précédemment projetés, cherchant dans ce vaste arsenal de mensonges préparés et de ruses ourdies, quelque
moyen d'échapper au nouveau danger qui le menaçait. Son regard, fixé sur les papiers que lisait Gaston, n'exprima, pendant quelques instants, que l'âpre concentration d'un esprit qui réunit toutes ses ressources ; mais enfin un éclair le traversa; il se retourna lentement vers Michel et vers Henriette immobile à quelques pas.
— Alors, dit-il, mademoiselle est bien l'enfant qui fut livré à un vieux serviteur de la famille de Barmont?
— Et ce vieux serviteur, c'était moi ! ajouta Michel.
— Ces papiers sont ceux qui vous furent alors remis pour constater l'identité de l'orpheline?
— Précisément.
— Et vous n'en avez point d'autres?
— Monsieur Moreau prétendrait-il contester leur authenticité?
— En aucune façon, reprit l'intendant; maisj'avais besoin de cette confirmation.
Et joignant les mains avec l'air de componction qu'il savait si bien prendre :
— Les destins de Dieu sont immuables! dit-il; il a voulu confondre ma prudence, que sa volonté soit faite! J'avais en vain espéré jusqu'ici éviter une ex-
plication douloureuse pour tout le monde; maintenant elle est devenue indispensable.
— Cette explication n'a point, j'espère, pour but de contester ce que je viens de dire, fit observer Michel ; j'avertis monsieur l'intendant que je puis fournir tous les témoignages...
— C'est inutile, c'est inutile ! reprit Moreau : je le sais bien, hélas! Tout ce que vous venez de nous révéler n'est que trop vrai !
Gaston fit un mouvement.
— Alors, vous convenez que vous m'avez trompé ! s'écria-t-il.
L'intendant plia les épaules en soupirant.
— Il le fallait, cher enfant, dit-il tristement ; — l'intention justifie les moyens ! — Je les aurais tous acceptés pour vous séparer de celle que le hasard avait si fatalement placée sur votre chemin.
— Vous l'avouez ! reprit le jeune homme; ainsi en flétrissant mademoiselle de Barmont à mes yeux, vous n'aviez d'autre but que de me séparer d'elle?
— Quand vous connaîtrez mes motifs, fit observer l'intendant d'un air paterne...
Mais Gaston ne le laissa point achever; le sang lui était monté au visage et ses yeux étincelaient.
— Ah ! je les devine, s'écria-t-il en reculant d'un pas; maintenant je m'explique tout! Votre essai d'enlèvement, vos recommandations à Lavarane pour retrouver mademoiselle de Barmont, le mensonge qui la déshonorait et votre empressement à me faire quitter Paris ! — Mille détails me reviennent à la mémoire etm'éclairent.-— Mon amour contrariait des espérances qu'il fallait réaliser à tout prix, et pour cela, on n'a reculé ni devant la violence, ni devant la fraude, ni devant la calomnie! —Mais Dieu soit loué, monsieur, tout est enfin éclairci, et, avec la connaissance de la vérité, je prends possession de moi-même.
Il courut vers mademoiselle de Barmont, dont il saisit les deux mains et devant laquelle il se laissa tomber à genoux.
— Pardon, Henriette, continua-t-il d'une voix dans laquelle se mêlaient les expressions contraires de l'indignation, de la tendresse et de la joie; oh! pardon d'avoir pu vous méconnaître un seul instant ! ma vie entière sera employée à vous faire oublier cette coupable faiblesse ; car, maintenant que je vous ai retrouvée, rien ne pourra nous séparer.
En parlant ainsi, il baisait les mains de la jeune fille qui, étouffée par les larmes, ne pouvait que mur-
murer son nom. Michel les regardait dans un attendrissement silencieux. Le jeune homme se releva tout à coup et saisissant le bras d'Henriette :
— Venez, continua-t-il vivement; votre place n'est point ici, et la mienne est désormais où vous serez.
Il avait forcé Henriette à se lever et s'avançait avec elle vers la porte d'entrée. Moreau, resté jusqu'alors le front dans ses deux mains , comme un homme qui demande h Dieu la force, releva tout à coup la tête. Une sorte de transfiguration s'était opérée en lui. Tous ses traits avaient pris une fermeté austère et son attitude une expression de commandement. Il arrêta les deux jeunes gens par un geste impérieux.
— Restez, dit-il; vous l'aurez voulu!... il faut que je parle ! J'ai écouté jusqu'ici l'insulte avec patience ; vous écouterez ma justification! Puisqu'on m'a reproché des détours qui n'étaient que pitié et prudence, vous subirez la vérité.
Gaston et Henriette le regardèrent.
— Monsieur l'intendant ne se trompe-t-il point encore? demanda ironiquement Michel, et est-ce bien cette fois la vérité vraie?
Moreau lui jeta un regard de dédain.
— Monsieur de Vignolles en jugera, dit-il froide-
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ment; car je ne puis la faire connaître qu'à lui et à mademoiselle de Barmont.
— Je n'ai rien de caché pour monsieur Marc! objecta vivement Henriette.
— Pardon ! reprit l'intendant avec gravité ; mais ce secret a été confié à mon honneur; je suis seul juge de ce qu'il m'impose ; quand il vous appartiendra, vous en userez selon votre conscience.
La jeune fille et Gaston regardèrent Michel; il y
eut un moment d'hésitation; enfin, celui-ci parut prendre son parti.
— Soit, dit- il, je me retire ; mais je serai là, dans la pièce voisine, et j'attendrai.
Il jeta encore un regard autour de lui, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il n'y;avait rien à craindre pour Henriette ; la recommanda par un signe à Gaston et sortit.