UNE REVELATION DE L INTENDANT DE SAINT-LAZARE
Resté seul avec les deux jeunes gens, monsieur Moreau demeura quelques instants immobile. Enfin, il s'avança vers la porte par laquelle le vétéran avait disparu, poussa le verrou afin de s'assurer contre toute tentative de retour, montra deux sièges à Gaston et à Henriette, et, s'approchant d'un bureau placé dans un des coins du cabinet, il ouvrit un tiroir caché, y chercha quelque temps et, après y avoir pris des papiers froissés et jaunis, il revint vers le milieu de la pièce et se mit à se promener d'un air pensif. Gaston fut le premier à rompre le silence.
— Nous voici seuls, monsieur, et nous attendons
vos confidences, dit-il du ton d'un homme que le retard irrite.
Moreau lui jeta un regard sévère.
— Prenez patience, dit-il lentement : vous saurez toujours assez tôt ce que j'ai à vous apprendre ; que Dieu vous pardonne de m'avoir obligé à vous le faire connaître !
La jeune fille ne put réprimer un tressaillement : Gaston la rassura du geste.
— Parlez, monsieur, dit-il à l'intendant.
Celui-ci approcha un fauteuil, s'assit et passa la main sur son front.
— Pour vous faire ce douloureux récit, reprit-il lentement, je suis forcé de remonter très-loin dans mes souvenirs. Il y a de cela environ dix-huit années, une femme était là, devant moi, comme vous l'êtes en ce moment, mais les mains jointes, étouffée de sanglots, noyée de larmes !
Il s'arrêta comme si ce souvenir eût réveillé son émotion.
— Et d'où venait cette douleur? demanda Gaston. j— Vous le savez, monsieur, reprit l'intendant; car,
il y a un instant, j'avais commencé à vous révéler cette triste histoire !
— -A moi?
— Avez-vous oublié cette femme mariée à un gentilhomme dont elle fut abandonnée, et qui, se croyant libre, contracta un mariage secret, bientôt suivi d'un second veuvage?
— Comment?...
— Ne vous souvenez-vous plus de ce retour du premier mari venant réclamer ses droits ?
— Pardon, monsieur; vous-même m'avez dit tout à l'heure comment il essaya de dépouiller celle qu'il avait délaissée; la correspondance qui raconte ce procès est encore là !
— Oui, reprit Moreau en avançant la main vers la table et cherchant parmi les lettres dont elle était couverte; mais reste à vous expliquer cette allusion à une tierce personne inconnue que vous vous plaigniez tout à l'heure de ne pas comprendre.
— Eh bien, monsieur, parlez! interrompit Gaston avec impatience; cette personne était?...
— Un enfant né du second mariage avec le chevalier de Clémenti.
— Ciel!
— Or, je vous l'ai dit, ce mariage n'avait aucune consécration légale. Célébré en secret par un prêtre,
il pouvait être justifié devant Dieu, mais non devant les tribunaux; on l'eût vainement invoqué pour légitimer la naissance de l'enfant ! Cette naissance découverte, l'indigne époux pouvait s'en armer contre la malheureuse mère, y trouver la preuve de l'oubli de ses devoirs, et, en la faisant condamner comme adultère, la dépouiller de ses biens et l'envoyer mourir au fond d'un couvent.
— Ah ! je comprends, s'écria Gaston qui avait pris la lettre et qui relisait le passage dont l'obscurité l'avait frappé; oui, c'est bien cela!
— La malheureuse femme sentit le danger, reprit l'intendant; entourée d'espions, toujours près d'être trahie, elle vint me supplier de cacher l'enfant qu'elle m'apportait dans ses bras.
— Le cacher, vous, monsieur! et par quel moyen?
— Grâce aux vides que la mort faisait chaque jour à Saint-Lazare parmi les orphelines protestantes qui nous étaient confiées. En substituant la filie du chevalier de Clémenti à l'une des victimes qui venaient d'être frappées, je la dérobais d'une manière certaine à toutes les recherches, jusqu'au jour où la mère pourrait la reprendre sans danger.
— Et cette substitution eut lieu?
— En voici la preuve, dit monsieur Moreau en remettant à Gaston un des papiers qu'il avait pris dans le tiroir secret; un billet écrit par la mère elle-même, qui me demande les moyens de revoir son enfant sans éveiller de soupçons.
— Achevez, monsieur.
— Elle le revit, en effet, plusieurs fois ; mais tant d'épreuves avaient épuisé ses forces! Au moment même où son persécuteur, tué dans un duel, la faisait libre et allait lui permettre de reprendre ses droits de mère, elle fut emportée dans quelques heures, me laissant ostensiblement votre tutelle et secrètement celle de l'eiïfant que je cachais à Saint-Lazare sous le nom d'un autre.
— Et cet enfant, monsieur, interrompit Gaston avec une impatience fébrile, qu en avez-vous fait? qu' est-il enfin devenu ?
L'intendant plia la tête.
— Hélas ! nous touchons au plus triste moment de cette confidence, dit-il ; j'avais toujours favorisé les efforts des familles pour reprendre les orphelines confiées à ma garde. De loin en loin, quelques-unes d'elles étaient secrètement rendues à des parents ou à des amis, et, comme la persécution avait perdu sa
première ardeur, on fermait les yeux sur ces infractions. Les gardiens, qui le savaient, se laissaient facilement persuader. Or, pendant une de mes absences, un ancien serviteur du comte de Barmont vint réclamer la fille de son maître, autrefois conduite à Saint- Lazare.
— C'était monsieur Marc! interrompit Henriette.
— Oui, répliqua l'intendant ; il réussit à gagner une des surveillantes.
— Et la fille du comte lui fut livrée? demanda Gaston.
L'intendant secoua la tête.
— La fille du comte, non, monsieur, reprit-il lentement; car depuis plusieurs mois elle n'existait plus'
— Que dites-vous? s'écria Henriette.
— Et qui donc alors fut remis à monsieur Marc ? demanda le jeune homme.
— Celle qui avait pris la place de la morte, répondit monsieur Moreau ; la fille du chevalier de démenti.
Les deux jeunes gens se levèrent en poussant deux cris ; mais celui d'Henriette était de surprise, celui de Gaston d'épouvante.
— Ainsi, reprit vivement la première, le serviteur
qui m'a recueillie a été trompé? ce nom d'Henriette de Barmont ne m'appartient pas, et je suis Henriette de Clémenti ?
Gaston, qui était devenu livide, lui posa une main sur les lèvres.
— Non, s'écria-t-il éperdu; c'est impossible ; c'est une erreur... un mensonge !... on veut encore nous tromper !... mais maintenant je suis sur mes gardes...; il me faudra des preuves !
— Vous les aurez, monsieur, dit Moreau avec dignité.
— Certaines, irrécusables ! cria Gaston.
— Signées de celle qui m'avait confié son enfant. — Les voici.
— Une lettre ?
— Écoutez !
L'intendant avait déplié le billet qu'il tenait à la main et lut à haute voix : ,
« Cher monsieur Moreau,
» Avant que tout finisse pour moi, je vous recom- » mande encore une fois la fille que vous avez su dé- » rober jusqu'ici à tous les yeux. Mon vœu le plus » cher est qu'elle ignore les malheurs de sa mère ;
» mais si quelque jour elle devait tout apprendre, ces » lignes écrites dans la prévision d'une mort pro- » chaine vous serviront de témoignage près d'elle et » près du fils dont la naissance, du moins, n'a pas » besoin d'être cachée et auquel je confie l'avenir de » sa sœur ! »
— Et qui m'assurera de l'authenticité de cette lettre? dit Gaston éperdu.
— Vous-même, dit Moreau ; car vous en connaissez l'écriture.
Il avait tendu le billet au jeune homme qui le saisit, s'approcha de la fenêtre comme pour mieux voir ; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'il chancela.
— L'écriture... de ma mère! bégaya-t-il. Henriette, qui avait jusqu'alors tout vu et tout
écouté sans comprendre, se redressa.
— De... sa mère! répéta-t-elle en regardant monsieur Moreau.
— Oui, reprit l'intendant avec force ; et maintenant est-il besoin de vous expliquer le reste? Ne comprenez- vous point comment celui qui avait cru emmener de Saint-Lazare Henriette de Barmont, fit tous ses efforts pour la cacher et put échapper à mes
recherches? Si, plus tard, quand le hasard m'a fait découvrir-votre retraite à Versailles, j'ai voulu vous faire disparaître aux yeux de monsieur de Vignolles ; si je me suis efforcé de le détacher de vous ; si j'allais le faire partir, c'est que j'espérais rompre ainsi des liens funestes ; c'est que je comptais sur le temps pour amener l'oubli ; c'est que j'espérais pouvoir éviter cette explication cruelle et n'avoir point à dire à celui que je regardais comme un fils : — La femme que tu as choisie, que tu aimes, que tu veux épouser..., c'est ta sœur!
Henriette n'en entendit pas davantage ; elle ouvrit les bras en poussant un cri étouffé et retomba dans le fauteuil. Un instant ses sanglots cherchèrent à se faire passage; mais, comme étouffée parle saisissement, elle laissa bientôt retomber sa tête en arrière; son corps se raidit, ses yeux se fermèrent et elle s'évanouit.
Gaston, la tête cachée dans ses deux mains, ne s'en aperçut pas ; la déclaration de monsieur Moreau l'avait foudroyé. Il s'efforçait en vain de reprendre possession de lui-même; son esprit n'était qu'un tourbillon de sensations poignantes, au milieu desquelles ce mot retentissait comme un glas funèbre :
sa sœur ! sa sœur ! Au trouble déchirant de tout son être, il lui sembla d'abord que sa raison le quittait. Il ferma les yeux, appuya sa tête contre la muraille et demanda à mourir.
Cependant sa voix et celle d'Henriette, en s'élevant, avaient frappé l'oreille de Michel qui épiait dans la pièce voisine ; il entendit les deux cris, puis les gémissements inarticulés de la jeune fille..., et poussa vivement la porte pour entrer ; le verrou résista.
— Ouvrez, ouvrez ! cria-t-il en frappant avec violence.
Et ne recevant point de réponse, il appuyait son épaule contre le frêle battant qui allait fléchir, quand Lavarane parut, suivi de trois hommes à mines sinistres. Au bruit de leurs pas, Michel se retourna, reconnut son ancien geôlier et ne put retenir une exclamation de surprise.
— Poing de fer! ici l s'écria-t-il.
— Vous voyez qu'il sait mon nom de geôle! s'écria l'affidé de l'intendant; lui-même s'est trahi! — Allons, vite, qu'on lui mette la main au collet et qu'on l'emmène.
— ■ Qui? moi! s'écria Michel en reculant vers le coin du salon ; et de quel droit ?
— Du droit que donne la loi sur un fou fugitif! répliqua Lavarane en s'élançant sur le vétéran.
Celui-ci jeta un cri et voulut se débattre; mais, saisi par huit bras vigoureux, il fut aussitôt terrassé et il se sentit rapidement bâillonné et garrotté. Après Tavoir ainsi condamné au silence et à l'immobilité, les trois inconnus l'enlevèrent, et il entendit la voix de l'ancien geôlier murmurer :
— Aux cabanons de Bicêtre î
UN CABANOx\ DE BIGETRE
Deux jours entiers se sont écoulés depuis les faits rapportés dans le chapitre précédent. Au fond d'un des cachots destinés aux prisonniers importants ou furieux, Michel est étendu sur une paillasse presque vide. Au chevet de cette misérable couche, deux anneaux scellés au mur laissent pendre des bouts de chaînes armées d'un cadenas; ce sont les points d'attache de la camisole de force, lorsque le captif doit être privé de tout mouvement. Une cruche de terre, une écuelle de hêtre et un lourd escabeau composent tout le mobilier du cabanon.
Au moment où nous y introduisons le lecteur, un vif rayon du soleil à son déclin pénètre à travers le soupirail grillé et semble barrer l'obscurité d'une ligne de flamme. Le vétéran a le dos appuyé à la mu-
raille, la tête penchée sur sa poitrine et les bras pendants. Son costume est remplacé par l'espèce de sarrau de gros drap grisâtre adopté pour les pensionnaires de Bicêtre, et par la chemise de toile roussi dont le col entrouvert laisse voir la poitrine encore robuste de l'ancien forgeron.
Longtemps immobile, il vient d'être atteint par le sillon lumineux qui traverse la cellule ; son front se relève et il regarde autour de lui.
Quel changement opéré dans ces deux jours ! Ce visage naguère ferme et calme a pris une expression d'inquiétude égarée. Les joues amaigries et livides sont marbrées de taches rougeâtres, un frémissement convulsif agite les lèvres contractées, et, au fond des yeux toujours en mouvement, étincelle une rage mal contenue.
A la vue de son cabanon vaguement éclairé par le soleil couchant, il s'est redressé en tressaillant; il a fouillé du regard, pour la millième fois, les moindres recoins de son cachot, comme s'il espérait découvrir quelque moyen de salut. Depuis deux jours qu'il se débat entre ces quatre murs humides, il n'a pu accepter encore la réalité de son emprisonnement. Exalté par le désespoir et l'indignation, il flotte dans
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ce demi-délire qui ôte au fait lui-même son caractère irrévocable ; il ne peut croire à ce qui lui arrive ; il attend un réveil ou un miracle! A chaque instant, il lui semble qu'une voix va rappeler pour lui dire : — Tu es libre ! qu'une porte mystérieuse va s'ouvrir dans le mur pour lui livrer passage. Il a tant appelé Dieu à son aide, il a si longuement repassé, dans sa mémoire, tous les motifs de délivrance, il s'est rappelé tant de gens que sa disparition doit occuper et qui travailleront à rouvrir son cachot, qu'il ne peut cesser d'espérer et d'attendre.
Mais les heures ont succédé aux heures : c'est la troisième fois que les rayons du soir viennent éclairer son cabanon, et aucun libérateur n'a paru. Il voit toujours autour de lui ces murs où des ongles furieux ont creusé la pierre, où le désespoir a gravé de douloureuses inscriptions et de funèbres images de mort; il entend toujours, à travers le grillage de sa porte ferrée, les hurlements insensés de ses compagnons de' captivité mêlés aux murmures des geôliers, au bruit du fouet s'éteignant dans les chairs meurtries !
11 s'agite quelques instants, en proie à une angoisse progressive, puis un cri lur échappe, un cri de désolation et de fureur. Son poing fermé se relève et
il s'en frappe le front, comme s'il voulait se punir lui-même de ses folles espérances. Des mots entrecoupés lui échappent ; monologue incomplet qui s'achève dans le silence de la pensée : — Non, non, répète-t-il tantôt à demi-voix, tantôt en lui-même, les misérables ont raison, je suis fou!... fou de croire qu'on se souviendra de moi ; qu'on songera à me délivrer! — Sur qui puis-je compter désormais? Sur ma corporation? elle ne sait rien de moi; elle ne peut soupçonner ce qui m'arrive, et, lors même qu'elle en serait instruite, qui voudrait perdre son temps à me secourir? Ma disparition ne retourne-t-elle pas au profit des autres? c'est un héritier de moins au partage ! Reste donc madame Armand. Mais elle-même ignore mon passé : et que pourrait d'ailleurs une femme sans famille, sans protecteurs ! Qui sait si ellemême a échappé aux pièges de monsieur Moreau? s'il n'aura point réussi à enlever ce dernier appui à mademoiselle Henriette?... Mademoiselle Henriette!,., ah! malheureux ! c'est à elle surtout que tu devrais penser ! — Que s'est-il passé dans cette entrevue secrète avec monsieur de Vignolles et l'intendant? Pourquoi ce cri entendu à travers la porte refermée? Qu'est devenue celle que tu avais juré de défendre ?
Ici la pensée de Michel s'arrêtait comme interrompue par un élan de désespoir. Le vieux soldat s'agitait sur sa couche de paille avec des exclamations entrecoupées. L'idée d'Henriette livrée sans protection à la méchanceté du directeur de Saint-Lazare troublait sa raison. Il sentait dans son cerveau comme un tourbillon douloureux ; il appuyait sa tête sur ses genoux en fermant les yeux et en appelant à lui sa volonté vacillante pour dissiper cette espèce de vertige. Sa voix s'élevait et il se parlait à lui-même en s'encourageant.
— Allons !... il ne s'agit pas de désespérer, reprenait-il : point de faiblesse!... pense à ce que tu dois faire!... à tout prix il faut sortir d'ici..., retrouver mademoiselle Henriette. — 0 mon Dieu! donne-moi la présence d'esprit et le courage ! Tu as dit, par la bouche de Samuel : « L'homme ne sera pas le plus fort par la force ! » Fais donc que le triomphe soit à la justice! Mais, pour cela, il faut savoir accomplir son devoir ! tu ne veux aider que celui qui s'aide lui-même. Voyons ! que faire ? à qui m'adresser ? J'ai écrit hier à monsieur Moreau : j'avais espéré que si je le voyais, je pourrais l'effrayer, l'attendrir..., que sais-je! obtenir ma délivrance à quelque condition. Il n'est point venu , il ne viendra pas : je n'ai plus qu'un recours, M. Le
Rivelle. Mais si je lui écris directement, j'éveillerai des soupçons: aucun geôlier ne voudra faire parvenir ma lettre à un avocat du Châtelet. Il vaut mieux écrire à madame Armand : elle-même ira le trouver : elle lui dira tout ce qu'elle sait; elle le pressera. Oui..., c'est le seul moyen ; ne perdons pas un instant !
En parlant ainsi , il avait retiré de sa paillasse un portefeuille heureusement dérobé aux recherches des gardiens de cabanons : il en arracha une page blanche et se mit à écrire au crayon. Ce fut pour lui chose longue et difficile. %Sa main gauche, peu exer- ' cée, avançait lentement : le rayon qui l'éclairait par le soupirail s'était raccourci et allait s'éteindre. Il monta sur l'escabelle afin de se rapprocher de l'étroite ouverture pour mieux voir.
Dans ce moment, un bruit confus arriva à son oreille. Il dressa la tête ; le bruit arrivait par le soupirail et venait, du dehors : c'était un retentissement de pas sur la terre battue, puis des rumeurs confuses de voix, des sifflements cadencés d'ouvriers revenant du travail. Il n'en pouvait douter, une ruelle longeait sa prison et passait, sous l'espèce de fenêtre qui l'éclairait. La communication avec le dehors n'était donc pas impossible; en jetant un billet à travers les bar-
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reaux, le hasard pouvait le faire tomber entre des mains généreuses qui le porteraient à son adresse. Rien n'empêchait au moins de solliciter ce service : c'était une chance à courir.
Le vétéran ne voulut pas la négliger. Il écrivit à la hâte quelques mots sur une seconde feuille dont il enveloppa un plâtras enlevé à la muraille, et il attendit pour le lancer à travers les barreaux qu'il entendît passer quelqu'un.
Plusieurs minutes s'écoulèrent sans aucun bruit. Le soir était venu et les dernières lueurs s'étaient évanouies. Michel commençait à craindre qu'il ne fût trop tard pour qu'on se hasardât dans la ruelle déserte, quand le son d'un flageolet s'éleva dans le lointain. Aux notes aiguës et fausses qui semblaient s'égrener dans les airs sans que l'oreille la plus attentive pût y retrouver l'apparence d'une mélodie, le syndic des bons pauvres ne put retenir un mouvement de surprise. Si le sourd et muet qui avait l'exploitation de la petite banlieue ne fût mort depuis plusieurs semaines, il eût cru le reconnaître. Le son approchait de plus en plus, et, à chaque instant, la ressemblance paraissait plus complète ! Enfin, le bizarre solo retentit à quelques pas du soupirail : Michel ne balança plus,
et, prenant son moment, il lança le billet au dehors.
Il lui sembla entendre une exclamation, puis le son du flageolet s'arrêta.
Il y eut pour lui un moment d'attente affreuse. Le billet avait-il été relevé? Le lisait-on? Quel secours attendre de celui à qui le hasard venait de le livrer?
Pendant qu'il s'adressait encore ces questions, il entendit le bruit d'un frottement contre le mur du dehors ; on semblait faire quelque tentative qu'il ne s'expliqua point au premier moment ; mais par un mouvement machinal, ses regards allèrent chercher le soupirail, et il y vit d'abord paraître une main, puis un bonnet, enfin une face grimaçante qui le fit reculer.
— Le neveu de madame Rossignol ! s'écria-t-il.
Coquillard sembla d'abord avoir quelque peine à distinguer les objets dans l'obscurité du cabanon ; mais enfin ses yeux s'y accoutumèrent et il reconnut Michel.
— Vous ici, syndic ! dit-il à son tour.
— Fais donc semblant de l'ignorer, scélérat ! interrompit Michel avec un geste menaçant.
— Que je sois pendu si j'en savais un mot, reprit vivement l'ancien valet de place; comment la chose est-elle donc arrivée? — Grâce à celui que tu sers.
— Monsieur Moreau? — Qui donc?
— D'abord vous saurez qu'il ne m'est plus de rien, fit observer Coquillard ; depuis hier je suis entré dans l'exercice de mes fonctions.
— Que veux-tu dire?
— Eh bien ! que j'ai commencé à être sourd et muet, parbleu! Vous n'avez donc pas entendu mon flageolet?... — Comment, c'était toi?
— Est-ce que vous n'avez pas reconnu l'air? Je regagnais le gîte, quand ce billet est tombé à mes pieds.— Tu l'as lu ?
— Certainement. — Alors tu sais que tu peux me rendre un service ?
— Oui, vous aider à sortir de cage, pas vrai?
— Aurais-tu un moyen?
— Dame, syndic, j'ai toujours entendu dire que quand on ne pouvait pas sortir par la porte, il fallait prendre le chemin de la fenêtre.
— Celle-là est au-dessus de la ruelle?
— De huit pieds.
— Ainsi, tu crois qu'on pourrait la franchir?
— S'il n'y avait pas ces barreaux de fer.
— On peut les scier.
— Si on avait une lime : mais faudrait de plus une corde pour descendre commodément dans la ruelle.
— Et une arme pour se défendre au besoin.
— Ça fait trois choses, syndic.
— Oui, dit Michel qui s'était élancé sur l'escabeau pour être plus près de Coquillard et qui baissait la voix; trois choses que tu vas me procurer tout à l'heure.
— Moi?
— Tu ne peux me refuser !
— Mais, au contraire, je refuse ! interrompit Coquillard vivement; diable! comme vous y allez, vétéran ! je ne veux pas me compromettre pour vous !
— Misérable! oublies -tu que c'est moi qui t'ai donné ton brevet de bon pauvre?
— Justement, justement; je tiens à le garder, syndic; et pour cela faut pas que je me compromette. Puisque monsieur Moreau a eu la puissance de vous encager à Bicêtre, il aurait celle de m'en faire autant, si je me mêlais de vos affaires, et, comme ça, je perdrais mon état. Il y a quelques jours, j'aurais pu me hasarder ; mais vous comprenez, à cette heure que j'ai le droit de mendier, me voilà un homme public ! je ne veux pas me mettre mal avec les gens en crédit.
—Quoi! s'écriaMichel en tendant vers lui son poing fermé, tu aurais la lâcheté de m'abandonner ici !
— Du tout, reprit Coquillard ; foi d'homme, je m'in-
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téresse h vous ; aussi je vous promets de faire dire en votre intention une petite messe... A l'honneur de vous revoir, syndic; j'entends du bruit ; j'ai peur qu'il ne vienne quelqu'un; bonne santé et bonne patience !
Michel voulut le retenir en l'appelant; mais la tête de l'ancien valef de louage disparut et il l'entendit redescendre.
11 se laissa aller la face contre le mur avec un gémissement de douleur. A peine une espérance avaitelle brillé, qu'il la perdait; il y avait sur lui une malédiction!
Il se fit dans le cabanon un silence sinistre qui fut interrompu par la voix de Coquillard. Il venait de reparaître à la lucarne et appelait tout bas le vétéran .
— Pourquoi revenir? Que te faut-il encore? demanda celui-ci.
— Ne croyez pas au moins que j'y mette de la mauvaise volonté, reprit le neveu de madame Rossignol; je ne demanderais pas mieux que de vous servir, si ça me servait!
— C'est-à-dire, alors, que tu veux me vendre ton secours, reprit Michel; eh bien soit, parle !
— Pour lors donc, voici la chose, reprit Coquillard : grâce à vous, syndic, je suis passé sourd et
muet; certainement c'est une position : mais les pauvres ambulants, ça n'est encore que du peuple, tandis que vous autres, les douze bons pauvres de Saint- Roch, vous êtes comme qui dirait les douze pairs de France delagueuserie !
— Après! après! interrompit le vétéran avec impatience.
— Après !. reprit son interlocuteur : je vous dirai, syndic, que moi aussi j'ai l'ambition d'être un jour parmi les pairs de France, et ça dépend de vous.
— Comment cela?
— Vous n'avez qu'à me choisir d'avance pour vous succéder; vous, vous serez le roi, je serai le dauphin.
— Et à cette condition, tu travailleras à me tirer d'ici?
— Et je vous en tirerai !
Michel tendit la main vers lui.
— Convenu, dit-il; tu as ma parole.— Vrai! s'écria Coquillard avec un geste de joie : eh bien, syndic, ça me suffit ; vous allez avoir ce qu'il vous faut.
Il fit un mouvement pour redescendre, puis, comme s'il se ravisait :
— Au fait, on ignore qui vit et qui meurt, reprit-il : savez-vous, syndic, j'aimerais mieux tenir votre parole
sur papier; ça me donnera le plaisir d'avoir de votre écriture.
— Soit, interrompit Michel qui courut à son portefeuille: je vais te faire un billet; mais, donnant, donnant, tu ne l'auras que contre ce que tu m'as promis.
— C'est juste, c'est juste ! dit Coquillard : il faut des deux côtés une égale confiance. Attendez seulement un moment; vous allez avoir ça en poste.
Il lâcha les barreaux, sauta à terre, et Michel l'entendit courir.
Cette fois, tout semblait favoriser le prisonnier; les gardiens étaient ailés souper, la nuit venait de descendre : il avait le temps de limer ses barreaux et de fuir avant la ronde de minuit! il se hâta d'écrire le billet promis à Coquillard. Comme il l'achevait, un bruit de clef retentit dans le corridor, les verrous furent tirés bruyamment et la porte du cabanon s'ouvrit.
Michel voulut cacher son portefeuille et son crayon, mais il avait été aperçu du gardien.
— Ne vous gênez donc pas, compère, dit-il avec cette familiarité que les gens grossiers prennent pour de la bonne humeur; le règlement permet l'écriture à vos pareils. Vous pouvez entretenir une correspondance avec la lune ou la reine de Saba; je me charge-
rai même de faire parvenir les lettres à leur adresse.
— Que vous faut-il? que demandez-vous? interrompit Michel qui voulait couper court.
Mais le gardien du cabanon était un homme jovial qui avait toujours quelques plaisanteries en réserve et qui tenait à leur placement.
— Oh ! oh ! on est donc dans le feu de la composition, dit-il en Rapprochant; c'est peut-être à une tragédie que travaille monsieur? Pour lors, il y a déjà ici dés confrères, car, Dieu me pardonne, on dirait qu'il suffit d'être fou pour devenir homme de lettres : nous avons des poètes dans presque tous les cabanons; dès qu'un cerveau tourne, les vers s'y mettent !
Le gardien s'arrêta à ce trait, espérant qu'il ne passerait point inaperçu ; mais voyant que Michel n'y avait point pris garde, il se décida à s'applaudir luimême par un long éclat de rire. Le vétéran l'interrompit en lui demandant de nouveau ce qui l'amenait à cette heure.
— Allons, vous êtes bien pressé, reprit le porteclefs un peu piqué de son échec ; on vous dit des farces et vous ne vous y prêtezpas. Décidément la boule est perdue, compère; faudra des douches à mort !
— Finissons! interrompit Michel, qui craignait
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que Coquillard ne revînt et dont l'œil se tournait à chaque instant vers la lucarne.
— Eh bien donc, en route, répliqua brusquement le gardien ; on vous attend au grand guichet.
— Moi? qui donc? — L'économe de Saint-Lazare.
— Monsieur Moreau ! que peut-il me vouloir ? Le geôlier le regarda en face.
— Ah bien ! en voilà une bonne ! s'écria-t-il ; ce qu'il veut? Mais, folâtre que vous êtes, avez-vous donc oublié que vous lui avez écrit pour qu'il vienne?
Michel ne répondit rien ; il pensait avec perplexité aux conséquences de cette visite intempestive. Si Coquillard revenait pendant son absence ! si, ne le trouvant point, il partait sans retour !
Cependant le porte-clefs, qui avait regagné la porte, se lassait d'attendre et appelait en jurant. Le vétéran, après avoir hésité quelques instants, allait le suivre; mais il s'arrêta tout à coup. Le son aigre et faux du flageolet venait de se faire entendre au bout de la ruelle; il recula brusquement et déclara qu'il ne voulait plus voir monsieur Moreau. Le gardien essaya d'insister jusqu'au moment où Michel, qui tremblait que le neveu de madame Rossignol ne parût à la lucarne, s'arma de son tabouret en le me-"
naçant de lui briser le crâne s'il ne le laissait en repos, ce que notre homme s'empressa défaire.
Dès qu'il fut parti, le vétéran courut à la fenêtre et appela doucement Coquillard.
— Présent, répliqua celui-ci, qui se montra presque au même instant entre les barreaux.
— As-tu ce qu'il me faut? demanda précipitamment Michel.
— Voilà, répondit le sourd et muet, en montrant la lime et le couteau liés à Tune des extrémités de la corde; mais le billet ? — Voici !
— Pour lors, attachez à l'autre bout. — C'est fait.
— A cette heure, laissez venir à moi le papier ; je laisserai descendre à vous les outils ; ce sera comme vous disiez, syndic : donnant, donnant !
La chose fut exécutée, et au moment même où le billet arrivait à Coquillard, Michel saisissait la lime et le couteau.
Il fut interrompu par un bruit de voix qui se faisait entendre dans le corridor. Il n'eut que le temps d'avertir Coquillard, qui s'éclipsa, et de courir à sa paillasse sous laquelle il cacha son trésor. Dans ce moment même, la porte du cabanon se rouvrit et le gardien reparut, accompagné deM. Moreau lui-même.