‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 14 sur 17 · UN EXPEDIENT DE PRISONNIER · texte numérisé non relu

UN EXPEDIENT DE PRISONNIER

L'intendant de Saint-Lazare portait par-dessus son costume ordinaire une espèce de douillette, se soie piquée ; son chapeau galonné était penché en avant, de manière à ombrager le haut du visage et à cacher son regard ; appuyé de la main droite sur une canne un peu haute qu'il tenait au-dessous du pommeau pour se donner un air de pacifique bonhomie, il avait la main gauche plongée dans la vaste poche de son surtout.

A sa vue, Michel s'était reculé lentement vers le mur placé au chevet de sa couche de prisonnier; monsieur Moreau s'arrêta à quelques pas, en clignant des yeux, comme si l'obscurité du cabanon l'eût empêché de bien distinguer. Le gardien éleva la lanterne qu'il tenait à la main et en dirigea le rayon lumineux sur le vétéran.

— Voilà notre paroissien, dit-il du ton grossièrement jovial qui lui était habituel ; hier, il demandait monsieur l'intendant comme un amoureux demande sa maîtresse ; aujourd'hui, il ne veut plus en entendre parler.

— Est-ce vrai, mon bon monsieur Michel, dit le visiteur d'un accent doucereux : j'ai pourtant reçu de vous un billet qui réclamait un entretien immédiat, et j'ai dû penser que vous aviez quelque chose d'important à me communiquer.

— Monsieur l'intendant s'est trompé, répliqua brusquement le prisonnier.

— Vous aviez pourtant une intention en m'écrivant!

— Peut-être ; mais j'en ai changé.

L'intendant lui jeta un regard scrutateur qui cherchait à pénétrer le motif da ce subit changement. L'expression de Michel avait quelque chose de sombre et de contenu dont il fut frappé : il pensa qu'en se ravisant, il avait renoncé à quelque révélation d'abord projetée, et qu'il désira d'autant plus connaître.

Il s'approcha donc lentement et prit sa voix la plus sympathique.

— A la bonne heure, dit-il doucement; je vois que dans ce cas ma visite était inutile pour monsieur Mi-

chel : j'avais pensé, en recevant son billet, qu'il voulait réclamer contre son envoi à Bicêtre ; il me semblait qu'il devait «e trouver mal ici.

— Moi, répliqua Michel avec une ironie amère; pourquoi cela, monsieur ? n'est-ce donc pas ma place? Enfermé dans cette maison, je ne gêne plus personne; on peut impunément tromper ceux que j'avertissais, sacrifier celle dont j'étais l'appui, joindre à la violence l'hypocrisie! Me sachant sous les verrous, on va rattacher son masque, certain que je ne pourrai venir l'arracher.

L'intendant se tourna vers le gardien.

— Toujours la tête qui travaille! dit-il avec un soupir de compassion.

Le vétéran ne put retenir un mouvement.

— Oui, oui, feignez de croire h une folie qui vous sert, reprit-il d'un accent de sourde indignation : qui sait si, à la longue, le mensonge ne deviendra pas la vérité? Vous espérez que le cabanon de Bicêtre finira par faire son office! On sait bien qu'ici la démence se respire dans l'air, qu'elle suinte des murailles ! Le jour, la nuit, elle vous assaille et vous enveloppe : on la sent venir dans les cris des malheureux que le bâton punit de leurs souffrances. On retient en vain sa

raison avec épouvante ; ces flots de délire qui vous entourent finissent par l'emporter, et on se sent devenir fou de la folie des autres ! — Non, non : le lieu est bien choisi pour les plans de monsieur Moreau ; c'est ici que je dois rester, et nulle autre prison ne conviendrait aussi bien.

— C'est-à-dire qu'au contraire toute autre vous conviendrait mieux , cher monsieur Michel , reprit l'intendant de son même ton caressant : ce lieu vous rappelle un passé fâcheux; vous y revenez sans cesse aux mêmes idées; aussi, en passant tout à l'heure chez le directeur, ai-je appris avec plaisir que vous alliez changer d'air.

— C'est donc pour ça qu'on prépare le panier à salade? demanda le gardien.

— Que voulez-vous dire? s'écria Michel.

— Eh bien, parbleu ! qu'on a ordonné d'atteler la carriole des condamnés de conséquence! — Un' carrosse rembourré de fer et cadenassé à triple serrure, où l'on voyage sans craindre les coups d'air !

— Et où donc veut-on me conduire? demanda le I vieux soldat saisi. — Dans un endroit où vous n'entendrez jamais parler de- ce qui vous a tourmenté jusqu'ici, reprit l'intendant avec une inten-

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tion qui donnait* un double sens à ses paroles; aux îles Sainte-Marguerite , en Provence.

Michel poussa un cri. — Ciel ! et c'est aujourd'hui?

— A l'instant même ; monsieur le directeur vient de me remettre l'ordre de départ.

En parlant ainsi, il retira la main jusqu'alors cachée dans la poche de son surtout et montra un papier qui portait le timbre du roi. Michel recula jusqu'à l'angle du cabanon, comme s'il eût aperçu un reptile.

< — C'est impossible ! balbutia-t-il, je n'ai point demandé ce changement de prison : qu'on me laisse où je suis; je me soumettrai à tout, je ne me plaindrai pas; que peut-on craindre de moi dans ce cachot?

Mais l'intendant n'écoutait point et parlait bas au gardien. Celui-ci s'approcha du prisonnier.

— Allons, soyons gentil, dit-il avec sa gaieté habituelle; il s'agit d'un voyage d'agrément entrepris dans l'intérêt de la santé de monsieur ; son équipage est prêt dans un instant.

— Je veux rester; je n'irai pas ! interrompit Michel, qui saisit convulsivement, de la seule main qui lui restait, les chaînes soudées à la muraille, comme s'il eût voulu s'y retenir.

Le porte-clefs haussa les épaules.

— Je ne veux pas ! répéta-t-il en imitant l'accent du prisonnier; eh bien, dites donc, le roi est moins fier, savez-vous ; il dit, lui : Nous ne voulons pas ! — Croyezmoi* mon cher, ne perdons pas notre temps à faire des façons. Pour avoir une cervelle de lièvre, on n'est pas incapable de tout raisonnement. Vous savez bien que si vous ne venez point de bonne volonté, il faudra venir de force ; je n'ai qu'à appeler mes enfants de chœur qui vont arriver pour me donner un coup de main.

Il désignait le corridor dans lequel se promenaient plusieurs porte-clefs ; monsieur Moreau s'entremit.

— C'est inutile, fit-il observer d'un ton conciliant: monsieur Michel comprend bien que la résistance est inutile; mais peut-être veut-il le temps de se reconnaître et revient-il à sa première intention de s'entretenir avec moi.*

Le vétéran tressaillit et regarda l'intendant; ses yeux s'allumèrent comme si une idée subite avait traversé son esprit; il sembla hésiter un instant, puis se décida.

— Oui, reprit-il brusquement, il faut que je parle h monsieur Moreau, mais à lui seul; qu'on nous laisse ensemble.

— C'est bien, dit l'intendant qui se retourna vers le gardien; votre directeur m'a autorisé à retarder le

départ; je vous remettrai Tordre d'extradition après l'entrevue.

— A votre aise ! répliqua le porte-clefs qui déposa sa lanterne sur l'escabeau ; voici de quoi vous voir parler ! Quand vous en aurez assez de la conversation de monsieur, vous n'aurez qu'à appeler par le guichet, je suis là avec les autres dans le corridor.

A ces mots il sortit, referma la porte et poussa les verroux.

Michel resta immobile jusqu'à ce qu'il eût disparu, et écouta le bruit de ses pas se perdre sous les voûtes. A mesure qu'il s'éloignait, lui-même s'était lentement rapproché de l'entrée du cabanon. Lorsqu'on n'entendit plus rien, il se trouva debout devant la porte, en face de monsieur Moreau qui le regardait avec un peu de surprise. Il y eut une courte pause.

— Nous voilà seuls, dit enfin l'intendant, et on ne peut nous entendre.— Mais on peut encore nous voir î répondit à demi- voix Michel, qui du geste indiquait' le coin obscur de la cellule.

— Soit, dit monsieur Moreau en reculant de quelques pas vers l'endroit indiqué; maintenant, parlez; qu'avez-vous à me dire?

— Ce que j'ai à vous dire, répéta le vétéran qui jeta

un dernier regard vers le guichet ouvert ; c'est que vous êtes maintenant à ma merci !

Et s'élançant vers son interlocuteur, il le saisit si brusquement de la main qui lui restait, qu'il le força à reculer jusqu'à la couche de paille qu'il rencontra et sur laquelle il tomba en arrière. Il voulut pousser un cri, mais Michel avait déjà un genou sur sa poitrine et sa main fouillait dans la paille sur laquelle il l'avait renversé.

— A moi, à moi! bégaya l'intendant suffoqué.

— Silence ! ou vous êtes mort, dit le vieux soldat, qui venait de saisir le couteau remis par Coquillard.

Monsieur Moreau en vit la lame scintiller dans l'ombre et s'écria :

— Malheureux ! voudriez-vous m'assassiner?

— Pourquoi non? interrompit le prisonnier les dents serrées ; ne suis-je point fou? en me faisant conduire ici, ne m'avez-vous pas ôté la responsabilité de mes actions? Je me trouve désormais en dehors de la morale et de la loi; tout m'est possible, tout m'est permis : je suis fou !

— Mais enfin, que vous faut-il? demanda Moreau, qu'épouvantait la voix stridente et le regard enflammé du vétéran.— Ma délivrance! répliqua-t-il.

L'intendant voulut promettre.

— Oh! c'est inutile! interrompit Michel, vous me tromperiez encore : je veux ne la devoir qu'à moi seul ; et pour cela, livrez-moi d'abord le costume dont j'ai besoin..., cette canne..., ce chapeau..., ce surtout...

Et à mesure qu'il désignait un des objets, il en dépouillaitmonsieurMoreauqui s'y prêta sans résistance.

— Est-ce tout, enfin? demanda l'intendant.

Le prisonnier ne répondit pas : il avait retrouvé la corde cachée un instant auparavant; il venait de la passer aux anneaux scellés dans la muraille, et monsieur Moreau sentit qu'il s'efforçait de le lier à la place où il se trouvait.

— Que faites- vous? s'écria-t-il en se débattant.

— Ne résistez point, dit 'Michel haletant, je dois m'assurer contre toute trahison.

Mais monsieur Moreau avait dégagé un de ses bras et s'efforçait de se relever en appelant au secours d'une voix étouffée. Michel se jeta sur lui à corps perdu.

— Tu ne comprends donc pas que je veux être libre, fût-ce aux dépens de ta vie ! reprit-il d'une voix que la résolution rendait terrible...

— On m'a entendu..., on vient! balbutia l'intendant qui continuait à se débattre...; les gardiens sont là dans le corridor... tout près...

— Moins près que mon couteau de ta poitrine ! acheva le vétéran; songe que je n'ai rien à risquer, que l'impunité m'est assurée, que je puis frapper sans qu'on me demande compte du sang répandu ! je suis fou ! je suis fou !

Le visage pâle et menaçant du vieux soldat s'était abaissé sut celui de M. Moreau, qui sentit contre sa poitrine le froid de l'acier. Un frisson le parcourut; il demeura immobile en murmurant : je me tais ! je me tais î

Dans ce moment même, le gardien qui avait entendu quelque bruit avança la tête au guichet ; mais le pâle rayon de lumière projeté par la lanterne n'arrivait point jusqu'à la couche du prisonnier. Il ne vit que deux ombres confusément groupées dans les ténèbres, tandis que Michel, l'œil fixé sur le guichet lumineux, l'apercevait distinctement; il y eut pour lui un moment d'attente suprême; l'intendant, glacé de terreur, frissonnait sous le couteau qui s'appuyait toujours davantage comme une menace muette. Enfin le gardien disparut.

— Il est parti..., murmura monsieur Moreau, et vous le voyez... j'ai gardé le silence...

— Oui, reprit le vétéran à voix basse en se servant de sa main et de ses dents pour lui lier les deux bras

en arrière ; mais je ne veux pas que vous puissiez dénoncer ma fuite avant que je l'aie assurée... Sur votre vie, pas de résistance ! je n'ai point de temps à perdre!... non seulement je veux vous empêcher de me suivre, mais d'appeler !

Il avait dénoué la cravate de celui qui était devenu son prisonnier, et il l'en bâillonna sans que ce dernier pût opposer aucune résistance. Se relevant alors vivement, il s'enveloppa dans le surtout de soie piquée, s'empara de la canne, rabattit le chapeau sur ses yeux, puis s'avança vers la porte du cabanon.

Mais près de l'atteindre, sa résolution sembla faiblir; il sentait que cette chance extrême était pour lui la dernière; le sort d'Henriette et le sien allaient dépendre du hasard d'un instant! Pâle, les lèvres tremblantes, il joignit les mains, et levant les yeux au ciel :

— Mon Dieu ! dit-il avec un inexprimable élan de prière, ne m'abandonne point dans le péril! rappelletoi les paroles du psalmiste : « Ils se sont tous attroupés contre l'âme du juste et ils ont condamné le sang innocent! » montre-leur que tu es leur maître, toi qui protèges les faibles et les opprimés. J'ai fait tout ce que pouvaient l'adresse et la prudence humaine, à toi le reste.

A ces mots, il ramena les pans du large surtout, enfonça le chapeau sur son front et frappa à la porte du cabanon. Le gardien ouvrit.

— Eh bien, est-ce fini, demanda-t-il, etavez-vous fait entendre raison à notre locataire?

— Chut i murmura Michel en baissant la voix, il vient d'avoir une crise...

— Ah ! ah ! est où est-il ?

— Là-bas sur la paille, il sommeille.

— Je veux voir ça ! dit le porte-clefs qui se baissa pour relever la lanterne.

Le vétéran n'eut que le temps de la repousser du pied; elle alla heurter le mur contre lequel le verre se brisa et elle s'éteignit.

Michel laissa le gardien la chercher en maugréant dans l'obscurité, et se glissant jusqu'à la porte, il gagna le corridor éclairé, puis le grand guichet qui lui fut ouvert, puis la cour et enfin la campagne.

La nuit était close et le chemin désert; il dépouilla, en un clin d'œil, le déguisement qui venait de faciliter sa délivrance, et, se jetant dans un champ à droite, il traversa en courant les terres labourées, prit un sentier de traverse et arriva à la route de Fontenay, par laquelle il se dirigea sur Paris.

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