‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 15 sur 17 · CHEZ MADAME ARMAND · texte numérisé non relu

CHEZ MADAME ARMAND

Pendant que Michel échappait à ses gardiens de Bicêtre, comme nous l'avons rapporté dans le chapitre qui précède, d'autres événements s'accomplissaient dans la petite maison du faubourg Saint-Jacques, occupée par madame Armand.

Celle-ci avait attendu avec une impatience pleine d'angoisse le retour d'Henriette et de son protecteur; elle ignorait la résolution prise par le vétéran : mais ses dernières paroles, dans lesquelles il avait parlé d'un jugement de Bleu, l'avaient saisie et presque effrayée : elle allait sans cesse de la porte h la fenêtre , épiant les moindres bruits, et priant Dieu tout bas

(comme le lui avait recommandé Michel) pour le succès de son entreprise inconnue.

Cependant plusieurs heures se succédèrent sans ramener ceux qu'elle attendait; aussi avait-elle atteint les dernières limites de l'inquiétude, lorsqu'elle entendit enfin le bruit d'une voiture ; elle descendit précipitamment l'escalier : Henriette venait d'être déposée sur le seuil, et la voiture repartait!

La jeune fille était pâle comme une morte, et avait dans le regard quelque chose d'égaré; mais elle s'avança vers madame Armand d'un pas rapide, s'excusa avec une volubilité fébrile de l'avoir inquiétée en revenant si tard, et monta sans attendre la réponse.

— Jésus ! d'où venez-vous, et qu'est-ii arrivé à monsieur Marc, pour qu'il ne vous ait pas reconduite? demanda la vieille dame lorsqu'elles furent au salon.

Monsieur Marc! répéta Henriette, en cherchant autour d'elle comme si elle se fût aperçue pour la première fois qu'elle était seule; ah! oui; il sera resté chez monsieur Moreau !

— Vous venez de chez monsieur Moreau? grand Dieu! et qu'y alliez-vous faire? que s'y est-il passé?

Un frissonnement parcourut le corps de la jeune

fille ; elle se couvrit le visage de ses deux mains avec un cri étouffé ; puis se rendant maîtresse d'elle-même :

— Rien, murmura- t-elle... rien que je doive dire... que vous puissiez savoir...

Et comme elle vit madame Armand près d'insister:

— Au nom de Dieu ! ne m'interrogez pas ! ajoutât-elle les mains jointes... Plus tard... je tâcherai..., mais maintenant... c'est impossible!

Il y avait dans son geste, dans son expression, dans sa voix, une supplication si déchirante, que madame Armand crut prudent d'ajourner toute question. La jeune fille tremblait de tous ses membres, ses lèvres étaient sèches et enflammées, ses yeux fixes, son teint pâle marbré de taches rougeâtres. Madame Armand rengagea à se mettre au lit, et voulut faire demander le médecin; mais Henriette s'y refusa énergiquement; elle soutint qu'elle n'avait besoin d'aucuns soins, et se retira chez elle après avoir souhaité le bonsoir à sa tante adoptive.

Cette dernière écouta quelque temps en approchant l'oreille de la cloison qui la séparait de la jeune fille; n'entendant rien, elle se rassura un peu et finit par s'endormir.

Le lendemain, Henriette parut à l'heure ordinaire :

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elle semblait plus calme, mais ce calme sentait l'effort. Les muscles de son visage, visiblement contenus par une volonté puissante, avaient la fixité d'un masque ; il y avait quelque chose de si redoutable et de si fatal dans cette tranquillité factice, que madame Armand n'osa point renouveler son interrogatoire de la veille : elle s'empressa autour d'Henriette comme autour d'un enfant malade, avec mille attentions muettes et mille paroles caressantes; mais ce fut en vain, la jeune fille n'y prit point garde : retirée en elle-même, et devenue de marbre pour le monde extérieur, elle semblait poursuivre, dans le secret de son âme, quelque méditation solennelle, ou chercher la solution de quelque problème douloureux.

Deux jours se passèrent ainsi. Madame Armand, ne pouvant plus supporter l'angoisse de ses incertitudes, rompit enfin le silence et posa péremptoirement les questions déjà faites.

-— Qu'était devenu monsieur Marc? pourquoi n'avaitil point reparu depuis cette fatale soirée ? qu'était-il arrivé à Henriette, et quelle était la cause de son muet désespoir?

La jeune fille répondit qu'elle ignorait le motif de la disparition de son prolecteur. Séparée de lui un

instant, elle ne l'avait point revu, et n'en était pas moins surprise que madame Armand. Quant à la douloureuse préoccupation qui l'accablait, elle ne pouvait la faire connaître sans avoir consulté monsieur Marc lui-même, et elle suppliait madame Armand d'attendre son retour.

* Il fallut se contenter de cette réponse faite d'un accent bref et distrait, qui ne permettait point d'en espérer une autre.

Cependant on était à la fin du troisième jour, et le vétéran n'avait donné aucun signe de vie; la tristesse concentrée d'Henriette semblait grandir et s'exalter dans le silence. Son œil avait pris je ne sais quoi de résolu et de hagard, qui tenait madame Armand dans une sorte de tremblement intérieur. Elle venait de quitter le fauteuil qu'elle occupait habituellement près de la fenêtre, et, déposant le tricot qu'elle tenait à la main, elle s'était approchée d'une petite portesous tenture qui conduisait à la chambre d'Henriette ; elle appliqua l'œil au trou de la serrure, et aperçut la jeune fille assise à l'extrémité de la pièce ; elle cachetait plusieurs lettres posées devant elle. Son profil amaigri, faiblement éclairé par une seule bougie, se découpait sur l'obscurité de l'alcôve qu'elle avait à sa droite.

C'était toujours la même expression de douleur inflexible mêlée d'une animation fiévreuse. Après avoir achevé, elle se leva avec une lenteur qui avait quelque chose de solennel, prit la lumière et se dirigea vers la porte qui conduisait au salon.

Madama Armand n'eut que le temps de se rejeter en arrière : la jeune fille entra.

Il y avait dans toute sa personne une sorte de majesté sinistre dont il était impossible de ne pas demeurer saisi . Elle semblait avoir grandi dans ces trois derniers jours, et ses traits avaient pris cette expression de mélancolie presque hautaine qui repousse toutes les consolations.

Cependant, à la vue de madame Armand, ses traits se détendirent, un éclair traversa son regard.

Elle demanda si l'on n'avait reçu aucune nouvelle de monsieur Marc.

— Aucune, chère enfant, répondit la vieille dame qui, effrayée de l'air de sa nièce, eût voulu à tout prix l'amener à quelque confidence ; mais, en y réfléchissant, j'ai cessé de m'en inquiéter. Vous savez qu'il reste souvent plusieurs jours sans nous rendre visite; et s'il n'a rien de particulier à vous apprendre?...

Elle s'arrêta, attendant une réponse; la jeune fille alla s'asseoir en silence près de la fenêtre.

Il y eut une 'pause; enfin madame Armand reprit en s'approchant :

— Peut-être l'entrevue de monsieur Marc avec monsieur Moreau l'a-t-elle obligé à quelques démarches. Qui sait s'il ne s'occupe point de vous, chère enfant?... s'il n'a pas vu monsieur de Vignolles?...

A ce nom Henriette fit un mouvement; une de ses mains se replia vers son cœur comme pour en comprimer les battements ; mais elle garda le silence.

—A chaque heure, à chaque instant, on peut le voir paraître, reprit la vieille dame en insistant; et avec quelque bonne nouvelle, je l'espère...; il nous ramènera monsieur Gaston...

Un léger cri de la jeune fille l'interrompit. Elle avait les yeux fermés comme quelqu'un qui résiste à une émotion trop forte.

— Qu'est-ce donc ? qu'avez-vous ? s'écria la tante en s'approchant.

— Au nom du Ciel!... madame Armand!... balbutia Henriette, ne prononcez jamais ce nom !

— Alors c'est lui qui vous chagrine! reprit vivement la vieille dame; nos premiers soupçons se sont confirmés? ce prétendu monsieur Hubert nous a trompées?

— Assez, assez, interrompit la jeune fille ; par grâce,

par pitié! qu'il n'en soit jamais question... Oh! si vous saviez ce que je souffre !

— Mon Dieu, chère enfant, s'écria madame Armand effrayée de voir pâlir encore sa nièce, je n'ai pas voulu vous affliger !

— Non, je le sais, répliqua celle-ci; mais, si vous le voulez bien, ne parlons jamais du passé! ensevelissons-le dans l'oubli.

— Ah ! Seigneur ! je ne demande pas mieux ; je suis heureuse de vous entendre parler ainsi, chère Henriette ; vous avez enfin compris qu'il fallait avoir le courage de tester un effort, n'est-ce pas?

— Oui, interrompit précipitamment la jeune fille...; vous avez raison..., il suffit d'un effort... et je le ferai.

Ces derniers mots étaient prononcés d'un accent ferme qui frappa la vieille dame ; Henriette rencontra son regard surpris, et tendant vers elle les deux bras :

— Bonne madame Armand ! continua-t-elle avecun fléchissement dans la voix, comme je vous ai tourmentée !

— Ne parlons point de cela, interrompit la tante. Mais la jeune fille lui prit les mains.

— Je veux en parler, au contraire, dit-elle avec émotion ; je veux penser aux soins dont vous m'en-

tourez depuis tant d'années ; à cette tendresse qui ne m'était pas due et que j'ai souvent mal récompensée.

— Henriette!

— Ah ! pardonnez-moi, pardonnez-moi ! si je n'ai pas été assez reconnaissante, si j'ai pu jamais méconnaître votre dévouement, froisser votre cœur ou troubler vos joies de quelque amertume... Dites que vous me pardonnez.

Elle avait jeté un bras autour du cou de madame Armand et avait appuyé une joue à la sienne : la vieille tante attendrie l'embrassa.

— Vous pardonner! reprit-elle : non, non; je vous aime, et rien ne me manquerait si je pouvais vous voir heureuse.

Henriette cacha son visage sur le sein de celle qui lui parlait ; une larme venait de mouiller ses paupières. Évidemment elle luttait contre un attendrissement involontaire, et peut-être son cœur allait-il s'ouvrir, lorsque l'entrée de Gertrude arrêta son épanchement.

Madame Armand se dégagea avec impatience en demandant à la servante ce qu'il lui fallait.

— Pardon, maîtresse, dit celle-ci avec un peu d'hésitation, c'est une lettre qu'on vient d'apporter pour vous.

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— Qui cela?

— Un sourd et muet, soi-disant, mais qui parle et qui entend aussi bien que vous et moi.

— Que voulez-vous dire?

La servante lui fit signe et l'attira à l'écart.

— C'est ce mauvais sujet de Coquillard, dit-elle tout bas; il est à cette heure de la confrérie des bons pauvres. Le billet est, à ce qu'il assure, de monsieur Marc.

Madame Armand lui imposa silence en jetant un regard vers Henriette et se hâta d'ouvrir la lettre.

C'était celle que le vétéran avait écrite avant de fuir et qui, jetée à travers les barreaux, avait été relevée par l'ancien valet de place. Michel y annonçait à la tante d'Henriette son emprisonnement, la priait de courir sans retard chez monsieur Le Rivelle, et lui expliquait en quelques mots ce qu'elle devait lui dire.

A la première ligne madame Armand n'avait pu retenir une exclamation qui, heureusement, ne fut point entendue de la jeune fille, retombée dans sa rêverie. Elle en profita pour quitter le salon, prit sa pelisse, et après avoir recommandé à Gertrude de ne point parler à Heûriette de la letlre reçue, et de l'avertir, si elle la demandait, qu'elle serait bientôt

de retour, elle se rendit en courant chez l'ancien avocat au Châtelet.

Gertrude rentra au salon sous prétexte de demander à sa jeune maîtresse si elle avait quelque ordre à lui donner, mais en réalité pour l'observer et lui parler. Elle aussi avait remarqué le changement subit qui s'était fait dans la jeune fille, et la curiosité se joignait à l'intérêt pour lui faire désirer d'en découvrir la cause.

Henriette l'ayant assurée qu'elle n'avait besoin de rien, elle tourna quelque temps autour du salon, feignant de remettre les sièges à leur place, de reculer le paravent , de ranger les vases de porcelaine sur le marbre de la cheminée, en entrecoupant le tout de réflexions à haute voix, qui n'avaient d'autre but que d'engager la conversation.

— Tiens ! dit-elle en regardant les fleurs rangées sur une de ces petites étagères que l'on appelait alors des hollandaises ; les anémones de mademoiselle sont près de fleurir. — Mademoiselle reste ici , sans doute?... — elle veut peut-être lire... — faut alors que j'apporte une seconde lumière... — je vais toujours fermer les volets.

Elle s'approcha de la fenêtre qu'elle ouvrit.

De Vautre côté de la rue les vitres de la maison qui faisaient face à celle de madame Armand étaient splendidement illuminées; on voyait passer des ombres parées, et le bruit des instruments se faisait entendre. Gertrude poussa une interjection d'émerveillement.

— Eh ! sainte Vierge ! je Vavais oublié, reprit-elle ; c'est aujourd'hui la noce de la fille du conseiller... Regardez donc, regardez donc, mademoiselle, comme ils dansent!

Et voyant, en se retournant, qu'Henriette était restée la tête penchée sans avoir rien entendu :

— Au fait, continua- t-elle comme si elle se ravisait, ça ne peut pas intéresser beaucoup mademoiselle... ; — quand on est triste, la joie des autres vous donne envie de pleurer... — J'ai éprouvé ça, moi... — aussi je vais fermer les rideaux pour qu'on ne puisse rien voir ni rien entendre.

Elle fit ce qu'elle avait annoncé, et se retourna pour savoir si Henriette y avait pris garde ; mais elle n'était déjà plus là !

La servante secoua la tête d'un air de dépit, et allait regagner sa cuisine, quand on frappa à la porte donnant sur le palier.

Elle courut ouvrir. Un homme enveloppé d'un

manteau et le chapeau rabattu sur les yeux entra.

— Madame Armand? demanda-t-il.

— C'est ici, monsieur, répliqua Gertrude intimidée. Le jeune homme avança de quelques pas.

— Avertissez votre maîtresse, dit-il, que je veux lui parler.

— Faites excuse, reprit Gertrude, madame Armand vient justement de sortir.

— Mais elle rentrera?

— Bientôt, je l'espère.

— Alors j'attends, dit le jeune homme qui jeta son chapeau sur un fauteuil et se dégagea de son manteau ; et..., en tout cas..., je peux lui écrire.

— Il y a là tout ce qu'il faut, dit la servante en montrant le guéridon.

L'étranger fit un signe de remerciement, s'assit devant la petite table et prit une plume. Gertrude voulut ajouter quelques mots; mais il lui fit brusquement signe qu'il n'avait besoin de rien, et elle dut se retirer.

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