LE PETIT PORCHE
Le petit porche par lequel monsieur Moreau allait sortir donnait sur un carrefour encombré de marchands criant leurs denrées, de mules, de litières et de voitures de louage dont les conducteurs offraient leurs services aux passants, de messagers faisant retentir leurs clochettes ou leurs crécelles et distribuant aux portes les missives avec les paquets. Il en résultait un mouvement et un tumulte qui frappaient doublement au sortir delà solitude silencieuse de l'église. Le petit porche était une sorte de vestibule commun qui ouvrait d'un côté sur l'agitation', de l'autre sur le repos. Un vieillard semblait garder cette en-
trée de deux mondes contraires; c'était le vétéran! Il portait le costume militaire du règne précédent. Rien dans son extérieur ne révélait la misère qui s'étale et violente pour ainsi dire la pitié; loin de là, son habit, bien qu'il accusât un long usage, n'avait point perdu sa propreté presque élégante; la haute guêtre militaire, qui montait au-dessus du genou, ne laissait voir ni accroc ni souillure; sa chaussure était cirée avec soin, ses cheveux ramenés en arrière par un ruban; et si la poudre leur manquait, c'est que l'âge, en les blanchissant, l'avait rendue inutile. Assis sur le banc de pierre qui longeait les deux côtés du porche, il avait près de lui son feutre de grenadier, dans lequel on pouvait voir toutes les offrandes recueillies depuis le matin, comme si en faisant chacun juge de ses ressources, il eût voulu donner plus d'indépendance à la charité. — Aussi pouvait-on dire que l'aumône perdait avec lui son caractère habituel pour prendre celui d'un don spontané. Ce n'était point un secours accordé à l'indigence ou à la plainte ; c'était un témoignage de sympathie amicale ; on ne croyait pas le sauver de la faim, mais lui rendre la vie plus douce : il n'y avait ni sollicitation d'une part, ni de l'autre surprise; on donnait au vétéran pour le plaisir
de lui donner; iî avait ennobli le présent par la manière de recevoir!
Et comment, en effet, passer avec indifférence devant ce noble et franc visage que sillonnaient de glorieuses cicatrices ? Qui n'eût été ému par le vague regard de ces yeux menacés d'aveuglement? Le moyen de ne pas s'attendrir à la vue de ce bras droit dont la main avait disparu? Aussi, en laissant tomber une offrande, obéissait-on à un intérêt plus élevé que la pitié et semblait-on bien moins faire acte de générosité que réparer un oubli de la patrie.
Monsieur Moreau ne manqua pas de joindre une petite pièce blanche à celles que le vétéran avait déjà reçues, en murmurant selon son habitude un souhait compatissant; le vieillard se contenta d'incliner la tête avec le remerciement grave qui lui était ordinaire ; mais quand l'intendant eut franchi le seuil, une marchande d'images, dont l'étalage occupait l'encoignure du petit porche, avança la tête vers l'intérieur en cherchant du regard l'ancien soldat.
— Eh ! monsieur Michel, dit-elle, est-ce là tout ce que vous faites d'accueil à l'homme de confiance de votre corporation?
— Qui cela, dame Berthet? demanda le vétéran
dont la voix avait l'accent timbré du Gévaudan, mais avec des inflexions moins précipitées et plus douces.
— J'étais sûre que vos pauvres yeux vous avaient empêché de le reconnaître, reprit la marchande; et de fait, on ne le voit guère à notre paroisse; mais le digne homme ne saurait passer devant une église sans y entrer.
— Parlez-vous de monsieur Moreau? demanda Michel en redressant la tête.
— Et de qui donc? reprit madame Berthet; quel autre que lui saluerait ainsi les pauvres gens? — Dieu le conserve! Si tous les riches lui ressemblaient, on ne songerait point à jalouser leurs carrosses nileurs hôtels !
Le vétéran ne répondit rien, et son visage conserva une complète impassibilité. La marchande d'images en parut surprise.
— N'est-ce pas l'avis de nonsieur Michel, demandât-elle d'un ton d'insistance, et aurait-il quelque chose contre l'intendant, qu'il n'en dit mot?
— Pardon, dame Berthet, répliqua le vétéran avec un léger sourire; mais le prophète Amos dit que <c l'homme prudent doit se tenir en silence; » seulement il ne parle pas de la femme..., ce qui vous autorise h émettre votre opinion.
— Eh ! Seigneur! c'est celle de tout le monde ! reprit madame Berthet ; ne savez-vous pas que nul ne donne avec plus de générosité aux quêtes des couvents, aux pauvres et aux hospices?
— Ceci lui sera compté quand Dieu viendra juger les vivants et les morts! répliqua sérieusement Michel.
— Et vous pouvez ajouter que monsieur Moreau aura sa place marquée aux premiers rangs des élus ! continua la marchande; à moins que les juges du Ciel ne voient de travers comme ceux du Chàtelet.
Le vétéran secoua la tête.
— Ne craignez rien, dame Berthet, dit-il; l'arrêt sera porté selon l'équité; mais le laboureur seul connaît bien la terre qu'il cultive, et saint Paul l'a dit : « L'homme est le champ de Dieu ! »
— Sur mon âme! vous parlez comme le curé au prône, reprit la marchande avec une sorte d'admiration, et je m'étonne toujours de vous entendre citer de saintes paroles pour chaque occasion. C'est à croire que vous avez autrefois étudié dans quelque collège !
Le soldat sourit.
— Mon collège a été la cabane de ma mère-grand,
devers Marjevols, dit-il, et c'est là que j'ai entendu répéter les versets qui sont restés dans ma mémoire!...
Puis, comme s'il eût craint de pousser plus loin les explications sur ce sujet, il se leva pour couper court, prit son chapeau et s'avança vers l'ouverture extérieure du porche.
Un messager portant la gibecière de sa profession venait de s'arrêter à quelques pas, une lettre à la main, en regardant à droite et à gauche. Le vétéran, qui l'aperçut à travers le nuage dont ses yeux étaient couverts, saisit l'occasion de changer l'entretien, et le montra à la marchande en demandant ce qu'il faisait là.
— Eh ! c'est le Gascon, le messager de Versailles ! dit-elle; Dieu me sauve! il a l'air de chercher quelqu'un.
L'homme à la gibecière l'entendit et se retourna.
— Capdious ! voici mon affaire, s'écria-t-il avec le geste d'un homme que frappe un trait de lumière; c'est mon saint patron qui vous a mise là, dame Berthet : dites-moi un peu voir si vous connaissez le bourgeois à qui je dois remettre ce billet?
— Vous l'appelez?... demanda la marchande.
— Monsieur Hubert.
— Qu'est-ce qu'il fait?
— L'adresse dit qu'il est peintre.
— Et vous êtes sûr que c'est ici?
— Voyez vous-même, carrefour Saint-Roch.
— Fallait au moins mettre le nom de la maison, fit observer madame Berthet, qui regardait la lettre... Hubert, peintre ! Avez-vous vu au logis des Armes de Portugal ?
— J'en viens.
— Et à la maison Morice ?
— Aussi.
— Pour lors, je ne saurais que vous dire, reprit la marchande qui regardait l'une après l'autre les maisons du carrefour, comme pour en rappeler les habitants à sa mémoire... J'ai beau penser... Il n'y a point de monsieur Hubert... Faudrait voir peut-être rue Saint-Honoré.
— Mordioux! en voilà assez, s'écria le messager; j'ai eu beau chercher depuis une heure : j'y renonce.
— Ne désespérez point encore, fit observer Michel, vous touchez peut-être à la découverte ; saint Mathieu dit que « celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé! » Qui sait si la lettre n'est pas d'importance et impatiemment attendue?...
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— Ça doit être de quelque dame, reprit la marchande qui continuait à regarder l'adresse.
Le Gascon se retourna vers elle.
— Eh! péchaire! à quoi reconnaissez-vous ça? demanda- t— il .
— Au papier de Hollande et à la cire d'Espagne, répondit madame Berthet, sans parler de ces je petites lettres si bien rangées qu'on dirait les barbes d'un épi de blé.
Le messager fit un geste d'émerveillement.
— Que saint Sechaire m'épargne! s'écria-t-iî, jamais chien braque n'a mieux éventé le gibier. — Capdioux! la mère, il ne serait pas facile de vous en faire accroire. — C'est vrai que la lettre m'a été remise par une jolie blonde.
— Voyez-vous ça ! dit la marchande flattée de la justice rendue à sa perspicacité; et peut-être ■ vous l'a-t-on donnée en cacheminette?
— Peuh! je n'oserais jurer du contraire, répliqua le messager qui cligna de l'œil ; c'est vrai que la demoiselle m'attendait à la petite porte rouge du jardin.
Le vétéran, qui n'avait prêté jusqu'alors à la conversation qu'une oreille distraite, devint plus attentif.
— C'est bien à Versailles? demanda-t-il.
— Eh! mordioux, où donc? reprit le Gascon; je ne suis messager ni de Pontoise, ni de Gonesse. Par les vertus de la Vierge, je crois encore voir cette petite sur le seuil, m'appelant du doigt...
— C'est sans doute quelque dame de la cour? fit oî3server Michel.
— Non, non, le quartier n'est point celui des gens de qualité.
— Où donc... ravez-vous vue!
— Ne vous l'ai-jepas dit?... Au coin de la rue des Réservoirs...
Le vétéran tressaillit.
— Et vous êtes sûr que c'est à la porte d'un jardin . . . reprit-il vivement, une porte rouge?...
— Per jov! je le dis parce que c'est la vérité. Et maintenant que je me souviens... on a appelé la chère créature pendant qu'elle me donnait la lettre.
— - Vous avez entendu son nom?
— Certainement. Attendez donc ; il me semble qu'on criait quelque chose comme... Henriette.
Michel laissa échapper une exclamation.
— Vous la connaissez? demanda madame Berthet.
— Je le crois... dit-il en paraissant hésiter... ou plutôt j'en suis certain...
Et comme s'il réunissait par la pensée les différentes indications données par le messager :
— Oui, continua-t-il, il est impossible de douter... c'est bien cela!... Et cette lettre... donnez.
Il avait tendu la main vers le messager qui lui remit le billet; il l'approcha assez près de ses yeux affaiblis pour en reconnaître l'écriture.
— C'est sa main ! murmura- t-ii avec une sorte de saisissement.
— Oui-dà, reprit le Gascon sans prendre garde à son trouble... pour lors, vous savez peut-être où trouver le particulier que je cherche.
— Hubert?
— Juste. Si vous médisiez comment lui faire tenir la lettre...
— Je m'en charge! interrompit Michel, qui glissa le billet dans sa poche d'uniforme et fit un mouvement pour rentrer sous le porche; — mais le messager l'arrêta.
— En douceur, vétéran! s'écria-t-il; je réponds de ce qui m'a été confié, capdious!... si la petite blonde allait me demander ce que j'ai fait de sa lettre...
— Vous répondrez qu'elle est à son adresse, répliqua le vétéran.
— Encore faut-il que j'en sois assuré, reprit notre Gascon.
— Puisque je vous le dis ! répliqua Michel qui gagnait la porte de l'église.
— Péchaire! j'entends bien! s'écria le messager; mais on a ses scrupules, vétéran! dans notre état, pour avoir la conscience tranquille, faut savoir que le message est à son adresse et pour cela il n'y a qu'une preuve...
— Laquelle?
— Le payement du port!
Michel porta vivement la main au chapeau qu'il tenait de son bras mutilé, et y prit une pièce d'argent qu'il présenta au Gascon ; celui-ci fit un mouvement pour la prendre, puis, comme gagné par la honte, il parut hésiter,..
— Mais avez-vous foi qu'on vous le rendra, vétéran? demanda- t-il.
— Ne vous inquiétez de rien et prenez ! répliqua brusquement Michel.
Le messager ne se le fit pas répéter; il fit sauter la pièce dans la poche de sa ceinture de cuir.
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— C'est donc par obéissance, dit-il ; pour lors le message est à votre compte et je ne réponds plus de rien. Dieu vous conduise, vétéran! et vous, mère Berthet, adiousias !
Il reprit sa crécelle qu'il se mit à tourner bruyamment et disparut au coude de la rue Saint-Honoré.
Michel n'avait point attendu son départ pour quitter le porche ; poussant avec une impatience agitée la porte de l'église, il traversa rapidement la nef et ne s'arrêta qu'à l'entrée du chœur, près du pilier auquel était accrochée la lampe de veille. Il se plaça sous son rayon le plus vif, regarda encore une fois l'adresse de la lettre, puis, brisant le cachet, il se mit à la parcourir avec une visible angoisse.
Mais son demi-aveuglement lui rendit la tache longue et pénible. Forcé de s'interrompre presque à chaque ligne, il laissait paraître tour à tour sur ses traits le sentiment éveillé par les mots auxquels il avait dû s'arrêter. Son visage exprimait tantôt une anxiété poignante, tantôt une sorte de soulagement épanoui. Quand il eut achevé, il relut une seconde fois plus facilement, mais sans que cette seconde lecture parût dissiper ses inquiétudes. Le front plissé, la tête penchée et laissant échapper tout bas des mots
entrecoupés, il demeura quelque temps à la même place, comme un homme qui cherche la lumière et ne trouve que les ténèbres. Enfin, il sembla sortir de cette délibération douloureuse par une résolution subite ; il se redressa, dit à demi-voix : — Allons ! et quitta l'église d'un pas précipité.
A peine fut-il sorti qu'un témoin jusqu'alors invisible sortit de l'ombre projetée par le pilier le plus proche : c'était la tante de Coquillard, la pauvresse du grand portail. Surprise de ne point voir revenir son neveu qu'elle croyait occupé à convaincre le vétéran , elle avait voulu traverser l'église à son tour pour le rejoindre au petit porche, et s'était arrêtée à la vue du vieux soldat debout sous la lampe de service. Elle avait observé ses changements de physionomie à la lecture de la lettre mystérieuse, elle avait remarqué son hésitation tourmentée et sa brusque sortie ; après la découverte de la veille , c'était plus qu'il n'en fallait pour surexciter sa curiosité malveillante. Aussi courut-elle sur-le-champ au grand portail pour avertir les autres bons pauvres de ce ' qu'elle venait de voir, et pour tenir conseil.
Il parut évident à tous qu'il y avait là quelque secret dont on pourrait s'armer contre le vétéran, et
l'envie les rendit unanimes sur la nécessité de le pénétrer à tout prix. Riflou se rendit sur-le-champ au petit porche afin de commencer l'enquête ; mais il y apprit de la marchande d'images que Michel venait de rentrer chez lui.
Son absence à une pareille heure était trop préjudiciable à ses intérêts et trop inusitée pour ne pas confirmer les soupçons des mendiants. En conséquence, madame Rossignol et Miroton se décidèrent à lui rendre visite. Us s'acheminaient vers la ruelle obscure qui conduisait à son logis, lorsque la vieille femme s'arrêta tout à coup et saisit le bras de son compagnon.
— Voyez! voyez! s'écria-t-elle à demi- voix en montrant l'entrée de l'étroit passage.
— Quoi donc? demanda Miroton...
— Ce monsieur en culotte de velours et en habit violet !
— Eh bien!...
— Plus bas! le voici!... faut pas avoir l'air de le regarder.
Les deux mendiants se retournèrent et le vieux bourgeois désigné par madame Rossignol s'avança vers eux.
Il portait un chapeau h larges bords qui lui ombrageait le visage, une perruque rousse et de larges lunettes à doubles verres. Ses deux mains étaient cachées par des gants de fin poil de castor ; mais tandis que la gauche tenait une haute canne à pomme d'ivoire, la droite pendait immobile à son côté.
Au moment où il passa près des deux mendiants, il parut tressaillir, s'avança plus vivement vers un carrosse de louage, y monta et dit au cocher d'an accent précipité :
— A Versailles !
A ces mots, Miroton qui arrivait près de la portière se redressa avec un léger cri ; il avait reconnu la voix du vétéran, et c'était lui que la voiture emportait sous ce déguisement.