S4 LE MENDIANT
proposition accueillie par la vieille dame avec empressement. Quant à la jeune fille, renfermée dans un silence modeste, elle n'avait d'abord frappé Gaston que par sa beauté. Mais lorsqu'un peu plus familiarisée avec leur nouveau compagnon de route, elle avait enfin parlé, le jeune homme s'était senti fasciné par le charme de sa voix ! C'était comme la traduction de sa physionomie fraîche et suave ; elle semblait la confirmer en la complétant!
Un bras passé dans la bride de sa monture et marchant à petits pas près des deux femmes, il rayait longtemps écoutée dans une sorte d'extase! A mesure que le jour tombait, la jeune fille semblait s'enhardir. On entendait sa parole s'élever plus sonore, et retentir à l'oreille comme une mélodie, tandis qu'elle-même glissait dans l'ombre des feuillées, vision svelte et fuyante!
Peu à peu l'isolement et la longueur de la route avaient amené les confidences. Les deux femmes avaient dit comment elles vivaient seules à Versailles, dans une humble retraite ; la nièce s'était mise à raconter les soins donnés à ses fleurs et à sa volière ; leurs promenades dans les bois dont elle dessinait les plus beaux sites; ses lectures à haute voix pen-
dant les longues soirées d'hiver! Plus elle parlait, plus Gaston se sentait pris au piège de cette grâce tour à tour expansive et contenue ! Près de trois heures s'étaient écoulées ainsi, et, lorsqu'ils avaient atteint les premières maisons de Versailles, il lui avait semblé qu'il était arraché en sursaut à un rêve enchanteur.
La tante l'avait remercié, et sur sa demande de les visiter, s'était excusée en répondant qu'elles ne recevaient personne.
Mais trop ravi pour renoncer à revoir la jeune fille, il les avait secrètement suivies jusqu'à V Impasse Verte, où il était revenu dès le lendemain, dans l'espérance d'apercevoir Henriette.
Vaine tentative! — La maison était restée close et nul n'avait paru ! A plusieurs reprises il avait inutilement renouvelé ses tentatives; la voix de la jeune fille s'était seule fait entendre dans le jardin, chantant un vieux air de Lulli.
C'était assez pour redoubler les désirs de Gaston, mais non pour lui fournir le moyen de les satisfaire! Il cherchait en vain par quel détour il pourrait pénétrer dans cette demeure fermée, lorsque le hasard lui fit rencontrer le vieux maître de dessin d'Henriette qui avait été également le sien.
Monsieur Sauron était un de ces artistes dressés par les mœurs de l'époque à toutes les fructueuses complaisances. Plus d'un homme de cour avait glissé dans son carton de modèles le billet qu'il ne pouvait faire parvenir à quelque beauté trop bien gardée : plus d'une marquise avait secrètement posé chez lui pour un portrait dont le mari ne devait rien savoir. L'adresse et la discrétion du vieux peintre avaient fait sa réputation ; afin de profiter de ses services on avait vanté ses talents!
Gaston n'eut pas de peine à obtenir de lui les moyens d'arriver jusqu'à Henriette. Monsieur Sauron, un peu alourdi par les années, se faisait remplacer, de loin en loin, près de ses élèves bourgeoises, par un neveu qu'il préparait ainsi à lui succéder. Il fut convenu que Gaston prendrait sa place , et son nom près de la jeune fille qui ne l'avait jamais vu. Un billet écrit par le vieux professeur fit savoir à la tante que des travaux pressés le retenaient à Paris, et annonça la visite de son neveu Hubert, dont il répondait comme d'un autre lui-même.
En reconnaissant leur guide inconnu dans les bois de Viroflay, les deux femmes avaient poussé un cri de surprise, mais sans soupçonner la supercherie*
Accepté pour maître, Gaston était revenu d'abord deux fois par semaine, puis presque tous les jours, à la grande satisfaction de la tante qui admirait son zèle, et de la nièce pour qui sa présence devenait insensiblement un besoin.
Quant à lui, l'irrésistible attrait qui l'avait attiré s'était vite transformé en une véritable passion. Après quelques hésitations il l'avait avouée, et la réponse d'Henriette, bien qu'entrecoupée de réticences balbutiantes et effrayées, ne lui avait point permis de douter qu'elle fût partagée.
C'était au milieu même du trouble joyeux qui devait nécessairement accompagner une pareille découverte, que monsieur Moreau l'avait forcé à partir pour Orléans. Ne pouvant revoir la jeune fille, il avait écrit pour lui tout expliquer. Il ignorait que la lettre, interceptée par l'intendant, n'était point parvenue à Y Impasse Verte. Il espérait y trouver la jeune fille attristée, mais non inquiète de son absence.
Cependant, à la vue des toits de Versailles qui commençaient à poindre au-dessus des arbres, il sortit brusquement de la rêverie rétrospective dans laquelle il s'était oublié, et, se redressant sur son cheval, qu'il éperonna, il reprit le galop.
Il eut bientôt atteint une petite auberge bâtie à l'entrée de la route de chasse, où il laissa sa monture, puis, descendant jusqu'aux grandes avenues qui conduisent au château, il les traversa rapidement et se dirigea vers l'impasse habitée par madame Armand.
Celle-ci se trouvait dans ce moment assise à Tune des fenêtres du petit salon du rez-de-chaussée tourné vers le jardin. Elle tenait sur ses genoux un de ces tambours à dentelles, en serge verte, hérissé de courtes épingles au-dessous desquelles pendaient les bobines de fil que ses doigts faisaient mouvoir avec une dextérité merveilleuse.
Le bruit d'un pas sous lequel criait le sable des cillées lui fit relever la têle ; elle aperçut Coquillard tenant un écriteau de location sur lequel une main exercée avait écrit, en bâtarde magistrale :