‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 6 sur 17 · PAVILLON A LOUER AVEC JARDIN · texte numérisé non relu

PAVILLON A LOUER AVEC JARDIN

Elle se pencha en dehors de la fenêtre et appela le valet de place. A sa voix celui-ci tressaillit et s'efforça de dissimuler l'écriteau.

— Que faites-vous donc là? demanda-t-elle en indi-

quant du regard l'affiche que le neveu de madame Rossignol montrait seulement de profil.

— Pardon, excuse! j'avais pas vu madame, dit-il de cette voix lente et obséquieuse qu'il ne manquait jamais de prendre quand il se trouvait embarrassé ; je viens de scier le bois pour Françoise..., du vrai cœur de faillard... c'est dur comme fer!...

Madame Armand l'interrompit.

— Je vous demande où vous portez cet écriteau, dit-elle.

— Ah ! l'écriteau ! répéta Goquillard en balbutiant. . . pardon, excuse... je l'ai trouvé là.

— Vous n'allez pas le remettre à la grille au moins, reprit la vieille dame ; Françoise a dû vous dire que le propriétaire reprenait le bail, et que, par conséquent, le pavillon n'était plus à louer.

—Voyez-vous ça ! dit le valet de place, sans répondre directement; et pour lors madame a consenti?... madame n'a pas préféré chercher un locataire pour la remplacer!

— Quel avantage pourrais-je y trouver?

— Ah! Sainte Vierge! quel avantage? s écria Goquillard ; madame ne sait donc pas comme nos gentilshommes recherchent à cette heure les petites mai-

sons qui sont cachées comme celle-ci au fond des impasses!... surtout quand il y a plusieurs sorties... et madame en a trois... Gage qu'elle aurait sous-loué avec surenchère... sans compter les épingles!...

— Au fait..., il a peut-être raison! dit madame Armand, se parlant à elle-même.

— J'en suis sûr ! répliqua Coquillard qui s'approcha; à la cour, il n'y a pas d'homme de qualité qui n'ait deux ou trois pavillons pareils à celui-ci pour ses petits soupers, il y en a même d'aucuns qui en ont dans tous les quartiers... à preuve monsieur de Fronsac.

Madame Armand fit un signe de la main en grossissant les yeux, et regarda si Henriette était là.

— Chut! dit-elle à demi-voix; je vous défends de parler jamais de cet homme, Coquillard !

— Madame le connaît? demanda le valet de louage un peu surpris.

— Que trop ! répéta la vieille dame avec un regard lancé vers le ciel... sans l'avoir jamais rencontré pourtant!... Je n'ai vu que l'équipage de l'infâme!... Un joli petit carrosse orange traîné par des chevaux superbes ! ... Il m'a donné assez d'inquiétude quand nous demeurions à Paris.

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— Vrai ! interrompit Coquillard en se rapprochant ; c'était donc rapport à la demoiselle !...

Madame Armand lui imposa de nouveau silence.

— Songez, reprit-elle, que pendant près de quinze jours son carrosse s'arrêtait tous les matins au bout du faubourg Saint-Antoine, presque à notre porte !... sans qu'on pût deviner pour qui il venait dans le quartier!... Enfin on a su que c'était pour cette pauvre madame Michelin.

— La mercière qui s'est tuée de désespoir ?

— Juste ! Vous comprenez^ quel bruit ça a dû faire dans le faubourg ! Tout le monde répétait que ce monsieur de Fronsac était un monstre; mais on ne s'occupait plus d'autre chose devant Henriette!... Et je connais les jeunes filles; elles sont naturellement portées pour cette espèce de monstres-là!... Aussi j'ai déménagé au prochain terme et je ne veux plus qu'elle en entende parler !

— Ça suffit, madame Armand, dit Coquillard avec déférence; on s'y conformera!... mais, pas moins, lui ou quelque autre aurait pu louer ce pavillon...

— Taisez-vous ! voici Henriette.

La jeune fille venait en effet de paraître au tournan d'une des allées du jardin. Elle arrivait en courant,

un petit carton à dessin sous le bras, le visage coloré, l'œil brillant et ses beaux cheveux blonds sans poudre soulevés par le vent.

— Eh bien! qu'y a-t-il donc? demanda madame Armand frappée de son agitation.

— C'est lui! je l'ai aperçu du petit pavillon! s'écria la jeune fille haletante.

— Qui cela?

— Monsieur Hubert!

— Monsieur Hubert! répéta la tante; ah! cette lois je n'aurai pas à le complimenter sur son exactitude. — Coquillard, vite, allez lui ouvrir la petite porte !

Mais le valet de place avait profité de l'arrivée d'Henriette pour s'éclipser avec Fécriteau, et n'avait entendu ni l'annonce de la- jeune fille ni l'ordre de madame Armand. Avant qu'on eût pu le rappeler, Gaston parut à l'entrée de la charmille.

La jeune fille monta vivement le perron pour rejoindre sa tante dans le petit salon : lorsque Gaston y entra, elle paraissait sérieusement occupée à préparer le guéridon qui lui servait habituellement pour dessiner, et elle répondit à peine au salut du jeune homme.

En revanche, madame Armand, qui s'était levée, s'avança à sa rencontre.

— Enfin, monsieur, s'écria-t-elle, enfin !

— Voilà un mot, madame, qui est tout un accueil, dit Gaston en s'inclinant; croyez qu'il n'y a pas de ma faute si j'ai dû rester si longtemps loin de Paris...

— Vous avez quitté Paris? demandèrent en même temps Henriette et sa tante.

Le jeune homme les regarda avec surprise.

— Ma lettre ne vous en avait-elle point averties? s'écria-t-il.

— Quelle lettre? dit vivement Henriette.

— Quoi! n'auriez-vous rien reçu?

— Rien.

Gaston fit un geste de surprise.

— Est-ce possible? reprit-il; ainsi, vous ignoriez la cause de mon absence?

— Et nous pouvions tout supposer, continua la jeune fille.

— Tout, excepté l'oubli, j'espère ! acheva vivement Gaston. Ah! dites-moi que vous n'y avez point cru, que vous ne pouviez y croire! J'ai besoin de savoir qu'ici, du moins, on n'a pas douté de moi !

Bien que ces mots parussent adressés à madame

Armand, la jeune fille comprit, à l'émotion de la voix, qu'ils étaient prononcés pour elle seule ; la sincérité de l'accent la fit rougir de son doute; elle baissa les yeux sans oser répondre; mais la tante, qui n'avait rien compris à l'intention du jeune homme, se hâta de le rassurer.

— Soyez tranquille, cher monsieur, dit-elle avec une bonhomie protectrice; on connaît votre exactitude; mais vous avez donc fait un voyage?

Gaston déclara qu'il arrivait d'Orléans où l'avait appelé une affaire de famille. La perte du billet par lequel il en avait prévenu la tante n'était point alors chose assez rare pour qu'on pût s'en étonner longtemps, L'inexactitude du service et les accidents fortuits auraient suffi pour l'expliquer, alors même que la main de la police n'eût point fouillé, à chaque instant, dans les correspondances privées ouvertes au hasard et détruites aussitôt, lorsqu'elles n'avaient rien appris.

Pendant ces explications, qui justifiaient évidemment le jeune homme, Henriette avait tout préparé pour la leçon. Madame Armand la montra déjà assise et le crayon à la main.

— Allons, vous êtes absous ! dit-elle en souriant à

Gaston ; mais il faut réparer le temps perdu. Henriette vous attendait avec tant d'impatience!... Aussi a-telle été tout à l'heure la première à vous apercevoir. —Est-ce vrai? dit vivement Gaston, qui se retourna de son côté.

— Mon Dieu!... parce que j'étais à la fenêtre, répliqua Henriette embarrassée.

— Tu attendais monsieur Hubert?

— Du tout, je dessinais.

— Ah ! c'est juste, reprit la tante; depuis votre départ elle passait des journées entières au pavillon pour copier l'échappée que nous avons sur la route de Paris. Mais que le Ciel me conserve ! depuis que vous étudiez ce paysage, il doit être achevé, ma chère !

— Pas encore... tout à fait... balbutia la jeune fille confuse.

Et comme madame Armand s'approchait pour examiner le travail de ces huit jours passés à la croisée du kiosque, elle voulut recouvrir vivement son dessin ; mais la tante l'arrêta, et mit ses lunettes afin de mieux voir : elle ne distingua sur la feuille de vélin que quelques lignes vaguement indiquées.

— Eh bien! s'écria-t-elle ; mais... , mais rien n'est même commencé !

— Oh! pardonnez-moi, interrompit Henriette1 qui avait beaucoup rougi; vous voyez que j'ai indiqué les places... Voici où seront les maisons... là, le coteau, et au bas... la route...

— Quoi! ce petit trait noir c'est une route ?

— Celle de Paris.

— Le moyen de s'en douter ! vous n'y avez même pas mis un voyageur !

— C'est que... je ne voyais personne venir! dit la jeune fille, qui jeta à la dérobée un regard vers Gaston.

— Par exemple, s'écria la vieille dame, entendezvous ce qu'elle dit là, monsieur Hubert?

— Parfaitement, madame !

— Et vous trouvez une pareille raison?...

— Excellente.

Madame Armand haussa les épaules.

— Allons, allons, vous êtes un flatteur, répliquat-elle en regagnant son fauteuil, vous ne trouvez jamais rien à reprendre dans ce que fait ni dans ce que dit cette petite. — Au reste... cela vous regarde ! Si vous êtes content, c'est bien... — Je vous avertis seulement qu'il faudra que votre élève ait quelque chose d'achevé à la fin du mois pour montrer à ce bon monsieur Marc. — Vous ne le connaissez point en-

core?... Il ne vient à Versailles que tous les trimestres. — Un homme de l'âge d'or, cher monsieur!... et qui, pour sa pupille Henriette, se ferait tirer à quatre chevaux!

Gaston ne répondit pas : il savait qu'une fois sur le chapitre de monsieur Marc, la vieille dame ne tarissait plus. Renfermée dans un cercle d'idées et de sentiments très-restreint, elle y tournait comme l'écureuil dans sa cage. C'était une de ces excellentes créatures à qui Dieu n'avait point accordé le charme de son utilité, et que l'on pouvait comparer à un meuble journalier dont on se sert sans y prendre garde.

Elle continua à parler quelque temps du bon monsieur Marc, et à répéter sur son compte vingt anecdotes déjà racontées; mais personne ne lui renvoyant la parole, elle se lassa de cette espèce de partie de volant qu'il fallait jouer toute seule; le métier à dentelles fat repris, et les bobines recommencèrent à faire entendre leur cliquetis.

Par malheur, ce travail silencietix manquait rarement son effet. Dès qu'elle cessait de parler, madame Armand ne pensait plus, et une sorte de langueur somnifère se répandait dans tout son être. Elle commença par bailler à bouche close, puis le mouvement

de ses doigts se ralentit, ses yeux se fermèrent insensiblement, sa tête tomba sur sa poitrine, et elle s'endormit.

Pendant ce temps, Gaston s'était assis à quelques pas d'Henriette, un petit album sur ses genoux, comme s'il eût voulu dessiner le paysage qu'elle copiait elle-même; mais, en l'observant avec soin, on se fût aperçu que son regard, au lieu de chercher le modèle, se fixait toujours sur la jeune fille. De loin en loin, seulement, il le retournait vers madame Armand pour s'assurer qu'elle ne quittait point son tambour. Enfin, sa respiration régulière et bruyante lui apprit qu'il n'avait rien à craindre. Il se leva alors doucement et s'approcha d'Henriette.

En le sentant au-dessus de son épaule, la jeune fille rougit, mais resta immobile. Il y eut un assez long silence. Enfin Gaston se pencha presque jusqu'à son oreille, et murmura :

— Doutez-vous donc de ce que je vous ai dit tout à l'heure, Henriette, et m'en voulez-vous toujours?

— Non... plus maintenant! répondit-elle d'un accent si bas qu'il eut peine à l'entendre.

— Ainsi, vous m'avez d'abord accusé ! reprit le jeune homme sur le ton du reproche.

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Elle parut embarrassée, et hésita à répondre.

— Comment ne pas s'étonner! dit-elle enfin; vous étiez parti en promettant de revenir le lendemain, et vous ne reparaissiez plus... Les deux premiers jours, j'ai pris patience; mais le troisième, je n'ai plus douté qu'il ne vous fût arrivé quelque malheur... Je ne rêvais que maladie, meurtre, Bastille, que sais-je! tout me faisait peur!

— Mon Dieu ! dit Gaston, que l'accent de la jeune fille troublait à son tour, et cette letttre, cette lettre qui vous eût tout expliqué !....

— Je l'attendais en vain, reprit Henriette. J'avais décidé ma tante à écrire à monsieur Sauron ! monsieur Sauron ne répondait pas ! Je ne savais plus à qui m'adresser. Enfin, ce matin, à bout de patience et de courage, je vous ai écrit.

— A moi? interrompit le jeune homme alarmé ; et où cela?...

— Ne m'aviez-vous pas dit que vous habitiez à Paris le carrefour de Saint-Roch? Je n'en savais pas davantage; mais le messager qui s'est chargé du billet m'a juré qu'il découvrirait la maison.

Gaston se pencha sur la jeune fille, qui sentit son haleine lui effleurer la joue.

— Chère créature! dit-il avec un amour attendri, et c'est moi qui, sans le vouloir, vous ai causé toutes ces inquiétudes !

— Prenez garde! interrompit Henriette en se retournant effrayée.

Le jeune homme lui montra madame Armand profondément endormie, et dont la tête reposait sur son métier h dentelle.

— Vous voyez qu'on ne peut ni nous entendre ni nous observer, dit-il ; ah ! laissez-moi profiter de cette occasion pour vous dire combien moi aussi j'ai souffert de cette absence! Quelle lenteur dans les journées! quelle tristesse dans tout ce qui m'entourait ! La joie et le soleil étaient restés à Versailles! tout avait perdu son intérêt ; les hommes passaient devant moi comme des ombres; leurs voix n'étaient pour mon oreille qv'un vain bruit; j'assistais là-bas à la vie à la manière de ces fantômes qui, dans les vieilles romances, s'assoient aux festins sans en prendre leur part; vous aviez gardé ici mon âme tout entière!

— Alors... pourquoi partir? fit observer Henriette avec un accent de tendre reproche.

— Ah ! vous avez raison ! vous avez raison ! reprit Gaston emporté par son amour, je ne veux plus

m' exposer à ces cruelles séparations ; je ne veux plus vivre ainsi à côté du bonheur sans pouvoir en jouir ! — À quoi bon de plus longs retards, puisque nos deux cœurs sont d'accord?... Car je ne me suis pas trompé, Henriette, vous aussi vous m'aimez?... — Oh! répétez-le moi, je vous en conjure ; dites que ce projet d'union est, comme la mienne, votre espérance, et que vous le hâtez de vos désirs !

— N'est-ce pas vous qui avez parlé d'obstacles? murmura Henriette.

— Je les briserai ! répliqua vivement Gaston ; oui, aujourd'hui même je veux que tout s'explique... et demain, Henriette, je serai libre! je pourrai parler à votre tante, je pourrai tout vous dire...; demain, une nouvelle existence s'ouvrira pour nous.

Il pressait contre ses lèvres les mains de la jeune fille qui, troublée et palpitante, résistait à peine, quand la porte du salon s'ouvrit brusquement; tous deux se retournèrent avec une exclamation.

— Mon tuteur! s'écria Henriette, qui se leva. Michel était debout sur le seuil, dans le costume

de ville décrit par madame Rossignol. La jeune fille courut à sa rencontre.

— Ah! cher monsieur Marc, quelle surprise!

s'écria-t-elle en parlant très-vite, comme quelqu'un qui veut déguiser son trouble. — Entrez donc, de grâce... Savez-vous que c'est merveille de vous voir ainsi avant l'époque ordinaire...— Prenez ce fauteuil, nous étions si loin de vous espérer!

— En effet, dit Michel, qui avait répondu à l'empressement d'Henriette avec une sorte de déférence respectueuse; je suis venu aujourd'hui par extraordinaire; et, — il jeta un regard sur Gaston, — je crois bien qu'on ne m'attendait pas.

— Cependant, ajouta la jeune fille qui continuait à cacher son trouble sous un entrain de paroles, il y a quelques instants nous parlions de vous.

— Vraiment ! répliqua le tuteur en promenant autour de lui ses yeux affaiblis, qui ne distinguaient qu'à la longue et avec peine ; c'est donc cela qui aura endormi madame Armand.

— Plaît-il? bégaya celle-ci réveillée en sursaut par le bruit, qui est-ce qui me demande?

Et, reconnaissant le nouveau visiteur :

— Dieu nous protège! s'écria-t-elle, c'est ce digne monsieur Marc !

— Comme vous voyez, dit le vétéran, qui s'était levé en saluant; vous avez bien dormi, chère dame?

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— Moi, dormi? répéta la tante d'Henriette, qui se frottait les yeux; du tout, du tout... — Seulement, quand vous êtes arrivé, je rêvais... c'est-à-dire je réfléchissais...

— Les yeux fermés ?

— Pour me recueillir... Au reste, il n'y avait pas d'impolitesse. ..Henriette tenait compagnie àmonsieur Hubert.

Et comme si elle se fût ravisée tout à coup :

— Mais, au fait, vous ne l'avez point encore vu, notre monsieur Hubert, reprit-elle; c'est le nouveau maître de dessin d'Henriette, un élève de monsieur Sauron.

Gaston s'inclina devant Michel qui, les yeux fixés sur lui, rendit faiblement le salut.

— Et avez-vous le plaisir de connaître monsieur depuis longtemps? demanda-t-il.

— Mais, il y a bien environ trois mois, répliqua madame Armand ; figurez-vous que notre première rencontre a eu lieu dans la forêt... Une véritable rencontre de roman... Je vous conterai ça!... Monsieur Hubert, qui nous avait reconduites jusqu'ici avec de grandes politesses, avait demandé à nous revoir, mais j'avais naturellement répondu que nous ne rece-

vions personne; quand, 'huit jours après, monsieur Sauron nous annonce qu'il envoie son neveu pour donner leçon à sa place, et nous avons vu entrer qui?... notre inconnu des bois de Viroflay.

— Voilà, en effet, un hasard qui a l'air d'avoir de l'intention ! dit Michel en continuant à observer le jeune homme ; et monsieur vient depuis?

— Presque tous les jours, au grand contentement d'Henriette, qui a maintenant une passion de peinture ; quand vous êtes entré, le maître et l'élève étaient au travail.

— C'est ce qui m'a semblé, dit Michel en se levant et s'approchant du fauteuil sur lequel Gaston avait posé son album; monsieur dessinait quelque chose...

— Oh ! rien... un paysage, répliqua le jeune homme qui voulut étendre la main vers l'album; mais le vétéran s'en était déjà emparé et le regardait de trèsprès...

— En effet, reprit-il ironiquement, c'est un paysage. . . où il n'y a encore qu'une tête de femme !

— Comment ! une tête de femme ! s'écria madame Armand.

— Qui ressemble même beaucoup à mademoiselle Henriette ! regardez plutôt.

La vieille dame s'approcha.

— C'est ma foi vrai ! s'écria-t-elle ; on dirait son portrait !

— Mon Dieu ! balbutia Gaston embarrassé, ce n'est qu'un premier plan... il y aura dans le fond de l'eau..., des arbres..., des nuages..., vous comprenez.

— Qu'alors le portrait deviendra une vue de campagne, acheva Michel ; parfaitement, monsieur ! Aussi, que je ne vous dérange point, de grâce; continuez la leçon comme si je n'étais point là.

— J'espère, dit madame Armand, que M. Marc nous reste jusqu'à ce soir!

— Si vous le permettez.

— Alors, Henriette va vous tenir compagnie pendant que j'irai donner quelques ordres; allons, ma chère, reprenez votre crayon pour montrer à votre tuteur ce que vous savez faire; et vous, monsieur Hubert, donnez-lui l'exemple; je reviens tout à, l'heure.

La vieille dame sortit en trottinant, et le maître et l'écolière reprirent leur place avec un visible embarras.

Le vétéran s'était assis en face des deux jeunes gens et promenait son regard de l'un à l'autre.

Qui eût pu étudier ce regard sous le double verre de lunettes qui le cachait, eût été frappé de ses expressions successives et opposées. Chaque fois qu'il s'arrêtait sur Henriette, il semblait exprimer la tendresse et le respect; mais lorsqu'il revenait à Gaston, on le voyait s'assombrir et un éclair d'indignation le traversait.

Depuis le départ de madame Armand, il n'avait point prononcé un seul mot : ce silence obstiné augmentait, d'instant en instant, le malaise des deux jeunes gens. Gaston avait en vain essayé de le rompre par quelques conseils donnés à Henriette sur le paysage qu'elle continuait à crayonner au hasard ; enfin, il se décida à y échapper en se retirant.

Il referma son album, se leva et dit qu'il reviendrait le lendemain. Michel, qui jusqu'alors avait paru observer sans prendre de parti, se redressa comme un homme qui se décide, et regardant le prétendu professeur :

— J'espère, dit-il, que ma venue n'a point fait abréger la leçon. Je serais désolé de nuire aux progrès que mademoiselle Henriette ne peut manquer de faire sous la direction d'un maître aussi habile que monsieur Hubert.

Gaston s'inclina avec un Remerciement embarrassé.

— C'est un vrai coup du Ciel pour madame Armand, continua Michel dont l'œil ne quittait pas son interlocuteur; avoir trouvé un homme de votre âge, en. qui elle peut mettre sa confiance... et incapable de la trahir!

— J'ose espérer... qu'elle n'en doute point, balbutia Gaston.

— Et cependant la défiance serait permise, fit observer le tuteur d'Henriette; car nous vivons à une époque où la ville et la cour sont peuplées de jeunes gentilshommes qui ne s'imposent d'autre tâche que la séduction , qui ne cherchent d'autre gloire que la honte des femmes assez crédules pour croire à leur honneur.

Il y avait dans l'accent du vétéran, dans la fixité du regard qu'il appuyait sur le jeune homme, une sorte d'intention soupçonneuse qui troubla celui-ci. Son changement de nom aurait-il été découvert? allait-il être démasqué avant d'avoir pu tout déclarer de son propre mouvement? Cette pensée lui causa un saisissement qui fut remarqué d'Henriette. Elle regarda avec surprise Gaston, puis Michel qui continua:

— Triste tâche, monsieur, que celle de veiller au

repos d'une jeune fille, lorsqu'elle est poursuivie par la honteuse préférence d'un de nos seigneurs ! La prudence a beau se mettre en garde ; s'il veut pénétrer dans une humble et honnête maison, — comme celle-ci, par exemple, — il saura profiter d'une rencontre, se faire recevoir sous quelque déguisement...

A ce dernier mot, l'embarras de Gaston devint plus visible, et l'étonnement de la jeune fille se changea en inquiétude.

— Un déguisement! répéta-t-elle. Que voulez-vous dire?... Je ne puis comprendre...

—M. Hubert irîe comprend, lui! reprit le vétéran avec intention ; il connaît les principes de la grande école de M. de Fronsac.

— Pardon ! balbutia le jeune homme..., ces principes..., croyez que je ne les juge pas moins sévèrement que vous-même.

— Prenez garde! monsieur, reprit Michel dont la voix s'élevait; saint Jean nous recommande « de ne pas nous juger les uns les autres; » tôt ou tard la vérité se découvre, et quelle que soit l'habileté de nos roués, le hasard finit toujours par les trahir. Il suffit pour cela qu'ils prolongent une absence..., que celle

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qui s'est accoutumée à les voir s'inquiète, qu'une lettre soit écrite par elle..., et tout est découvert!

— Comment cela? s'écria Henriette, qui ne pouvait plus douter de l'intention de son tuteur et qui respirait à peine.

— Tout est découvert ! reprit-il avec force; parce que l'adresse indiquée se trouve fausse, parce que le messager ne peut rencontrer celui qu'il cherche, parce que voici la lettre écrite à monsieur Hubert au carrefour Saint-Roch..., et que ce nom est un mensonge î

Michel présentait le billet de sa pupille au prétendu professeur qui rougit, puis devint très pâle. Henriette reconnut son écriture, joignit les mains et poussa un cri.

— Ainsi, ce n'est pas le nom... de monsieur!... reprit-elle; et... cette parenté avec monsieur Sauron..., cette absence pour affaire..., tout ce qu'il nous a dit... depuis trois mois...

— N'était pas plus sincère ! acheva le vétéran.

La jeune fille recula avec une exclamation si poignante qu'elle arracha Gaston à son saisissement.

— Àh ! ne le croyez pas! s'écria-t-il, en faisant un pas vers elle; non, je n'ai point voulu vous tromper ! Si pour être reçu chez votre tante j'ai eu recours h un

faux titre et à un faux nom, c'est que je n'avais pas d'autre moyen d'arriver jusqu'à vous, et si j'ai tardé atout avouer, c'est... que je voulais..., c'est que je devais écarter d'abord des obstacles... Mais ma résolution était prise et j'allais parler...

— Qui me le prouvera, monsieur? dit Henriette dont la voix tremblait.

— Ah! écoutez -moi, de grâce, s'écria Gaston, vous saurez tout...

— Et comment saurai-jé qu'aujourd'hui j'entends la vérité? interrompit la jeune fille dont, le cœur blessé traduisait sa douleur en indignation; trompée une fois, n'ai-je pas le droit de douter toujours?

— Je vous jure..., s'écria Gaston.

— Tout à l'heure aussi vous juriez! dit-elle avec une impétuosité amère; je vous ai cru..., et vous abusiez de ma confiance.

Il voulut protester de nouveau.

— Assez, monsieur, ajouta-t-elle, en se raidissant contre sa propre émotion pour n'écouter que son ressentiment ; vous m'avez trop bien prouvé la nécessité de la prudence... Désormais, je laisserai à de plus sages le soin de vous entendre et de démêler la réalité de la fiction !

A ces mots, elle courut vers la porte d'entrée et s'élança dans le jardin.

Le jeune homme, qui s'était efforcé de la retenir, voulut la suivre. Michel, silencieux et debout à la même place, avait jusqu'alors tout écouté d'un air sombre; mais au mouvement de Gaston, il lui barra brusquement le passage.

— Restez, monsieur, dit-il avec une sévérité presque menaçante; quel que soit votre véritable nom, n'oubliez pas que vous êtes ici chez mademoiselle Henriette; qtfelle seule peut vous donner le droit de lui parler, et que ce droit, elle ne l'accordera qu'à l'homme dont les intentions seront honorables et avouées.

— Elles le sont, monsieur, reprit vivement Gaston, et je puis vous dire...

— Rien, interrompit Michel qui avait repris son chapeau; jusqu'ici, les paroles ne vous ont servi qu'à tromper ; désorm-ais, il nous faut des preuves et nous les attendrons.

Il salua gravement et sortit à son tour.

En se trouvant seul, Gaston demeura d'abord étourdi de tout ce qui venait de se passer; mais après le premier moment de trouble, il se rassura. On ne

lui demandait, après tout, que ce qu'il était lui-même décidé à faire. La découverte du tuteur d'Henriette hâtait une explication indispensable et déjà trop retardée; toutes les preuves qu'on lui demandait pouvaient être fournies; il allait les recueillir sur-lechamp, et dès le lendemain il serait justifié.

D'ici là, seulement, Henriette devait douter, et cette pensée lui poignait le cœur! il ne pouvait accepter d'être soupçonné par elle, de la laisser toute une nuit livrée aux angoisses de la défiance; il eût voulu la rassurer par quelques mots, lui donner au moins une espérance en attendant la justification! Ne pouvant lui parler, il se décida à lui écrire.

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