‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 7 sur 17 · LE CARROSSE ORANGE DE MONSIEUR DE FRONSAC · texte numérisé non relu

LE CARROSSE ORANGE DE MONSIEUR DE FRONSAC

Nous avons vu comment Coquillard avait profité de, l'apparition d'Henriette pour quitter furtivement madame Armand. Son premier soin fut' d'aller replacer à la grille l'écriteau de location qui devait servir de prétexte à la visite de monsieur Moreau. Lui-même resta en sentinelle derrière la charmille, afin d'attendre l'intendant et de l'introduire. Il ne sut rien ainsi de l'arrivée de Gaston ni de celle de Michel, qui étaient entrés tous deux par la petite porte rouge.

Près de deux heures s'écoulèrent. Enfin monsieur Moreau parut enveloppé dans un surtout garni de queues de renard et coiffé d'un chapeau aux ailes rabattues, qui le vieillissaient d'un quart de siècle.

A sa vue, Coquillard, que sa longue attente commençait à déconcerter, fit un geste de soulagemenfet courut ouvrir la grille.

— Dieu me sauve! notre bourgeois, j'ai cru que j'avais mal compris, dit-il à demi- voix, et que la visite n'était point pour aujourd'hui.

— Il a fallu prendre mes mesures, fit observer l'intendant; j'ai amené mon carrosse et mes gens; ils attendent dans la petite ruelle au bout du jardin.

— Pourquoi faire? demanda Coquillard étonné.

— Je n'en sais rien, répliqua Moreau; mais j'ai voulu les avoir là sous la main, à tout hasard... Maintenant, montre-moi le chemin de la maison.

Le valet de louage passa devant, et tous deux suivirent l'allée tortueuse d'une charmille qui formait labyrinthe. Ils allaient en atteindre l'extrémité, lorsque Coquillard s'arrêta avec une interjection de surprise. Il venait d'apercevoir, sur la terrasse, Gaston qui regardait autour de lui comme s'il eût cherché quelqu'un. A la vue du neveu de madame Rossignol, il descendit vivement les marches et vint à sa rencontre. Monsieur Moreau, prévenu par son guide, eut à peine le temps de se jeter derrière un massif de verdure.

Le jeune homme semblait très-agité et tenait à la main une lettre. Il demanda à Coquillard où était la servante.

— Françoise ! répéta celui-ci ; faites excuse, mais j'en ignore.

— Et madame Armand,... mademoiselle Henriette?

— Ah ! pour la demoiselle, je viens de la voir traverser le jardin et prendre la route du pavillon.

Gaston regarda du côté qu'on lui indiquait et parut hésiter; mais, prenant enfin son parti :

— Non, murmura-t-il, la voir serait inutile! Et élevant la voix :

— Porte-lui ce billet sur-le-champ, ajouta-t-il : demain, avant midi, je serai de retour.

Il» glissa dans la main du valet de place la lettre qu'accompagnait un petit écu, lui fit, du doigt, un signe de discrétion et s'éloigna d'un pas rapide.

A peine eut-il disparu, que M. Moreau sortit de derrière le massif et saisit le billet.

— Un moment, bourgeois, s'écria Coquillard en voulant le reprendre; c'est pour la demoiselle...

— Silence! dit à voix basse l'intendant qui décachetait.

— Mais, permettez...

— Regarde s'il ne vient personne !

L'ordre était donné d'un ton si absolu, que Coquillard obéit par habitude; il s'avança pour observer le tournant de l'allée, tandis que M. Moreau, qui avait reculé jusqu'à l'un des coins de la charmille, ouvrait la lettre et lisait :

«Vous n'avez point voulu m'entendre; votre tuteur » demande des preuves pour me croire! Demain, je » vous les apporterai toutes.

» Vous saurez alors comment un engagement im- » posé par la reconnaissance et pris avant de vous » connaître, m'a empêché de parler jusqu'à ce mo- >> ment. Je reculais à le rompre par honte ou par fai- » blesse ! Mais ce qui vient de se passer m'oblige à » sortir enfin de ce douloureux embarras par une » franche explication.

» Ce soir même je vais tout avouer, me faire libre, » et demain, Henriette, je viendrai m'expliquer en » présence de monsieur Marc et de madame Armand; » demain, je pourrai vous offrir, en échange du nom » mensonger d'Hubert, celui de

» Gaston de Vignolles. »

L'intendant resta un moment étourdi ! Quelles qu'eussent été ses craintes, elles se trouvaient toutes dépassées. Il avait espéré que l'amour de son ancien pupille serait une de ces passions destinées à demeurer dans l'ombre et qui, d'après les habitudes du temps, pouvaient se concilier avec un mariage officiel; au lieu de cela, il trouvait l'annonce d'une rupture qui lui enlevait sa dernière chance de salut! C'était sa fortune et son nom que Gaston offrait à la pupille de madame Armand ! Retourné à Paris pour une explication définitive, il allait, selon son expression, se faire libre, et, dans quelques heures, les espérances de M. Moreau seraient ruinées à jamais; sa perte se consommait!

Il se raidit contre ce dernier coup. Plus le péril était extrême, plus il réveilla vivement l'audace de cette imagination ambitieuse. Poussée à bout, elle courut aux remèdes extrêmes.

Ce n'était point la première fois que l'intendant avait dû se sauver par de brusques résolutions; dans cette existence de dissimulation prolongée et de hasardeuses entreprises , il s'était accoutumé aux prompts expédients; il en gardait toujours quelquesuns en réserve dans un coin du cerveau. Aussi, après

une courte délibération, parut-il avoir pris son parti. Courant à Coquillard, il lui saisit le bras et l'entraîna à l'écart.

— Écoute et réponds tout bas , dit-il d'une voix brève ; ne m'as-tu pas dit que cette petite demeurait seule ici avec sa tante?

— Je F ai dit, répliqua le neveu de madame Rossignol .

— Il n'y a qu'une servante?

— Françoise; mais elle est sortie.

— Où sont la nièce et la tante dans ce moment?

— La tante doit être au logis.

— Et la nièce?

— Au bout du jardin, dans le petit pavillon.

— Celui qu'on voit de la ruelle où j'ai laissé Lavarane avec le carrosse?

— Juste.

— N'y a-t-il pas une porte rouge par laquelle on peut entrer et arriver à ce pavillon?

— C'est la vérité véridique.

— Tu as moyen de l'ouvrir.

— Aussi facilement que je tire mon chapeau. L'intendant regarda autour de lui.

— Allons, murmura-t-il ; l'habitation est isolée..., la nuit commence..., il n'y a pas à balancer.

— Quoi donc? demanda Coquillard ; est-ce que le bourgeois aurait quelque nouvelle idée?...

— Silence! interrompit Moreau d'un accent impérieux; je vais demander à voir madame Armand..., je me charge de la retenir... ; toi, pendant ce temps, tu ouvriras la petite porte rouge..., tu trouveras Lavarane dans la ruelle..., tu le feras entrer avec ses gens..., tu les conduiras au pavillon

— Où est mademoiselle Henriette?

— Oui.

— Pourquoi faire? ,

— Parce qu'il faut que dans une heure elle soit à ma petite maison de Boulogne.

— Que dites-vous?... la demoiselle? C'est impossible.

— U y a dix louis pour toi si je l'y trouve. Coquillard fit un soubresaut.

— Dix louis, répéta-t-il; sainte Geneviève! Elle y sera, bourgeois; faut qu'elle y soit !

— Transmets mon ordre à Lavarane et laisse-le tout conduire.

Ils étaient arrivés à l'entrée du labyrinthe ; le valet de place s'arrêta.

— Madame Armand, dit-il en montrant la tante

d'Henriette qui se préparait à descendre le perron.

— Cours au pavillon, murmura l'intendant, je l'empêcherai de vous rejoindre.

En quittant l'ombre de la charmille, il s'avança résolument vers la vieille dame, tandis que Coquillard exécutait l'ordre qui lui avait été donné.

Le visage de M. Moreau, transformé à commandement, avait repris la bénigne placidité dont il avait l'habitude. Il rejoignit madame Armand qui, surprise à la vue d'un étranger, attendait sur la première marche.

Il y avait dans les traits et dans les manières de l'ancien tuteur de Gaston une honnêteté sereine à laquelle tout le monde se laissait prendre ; dès le premier coup d'œil, on se sentait disposé à la confiance.

La tante d'Henriette subit l'inévitable influence de cette heureuse physionomie, et répondit au salut de .l'intendant par sa plus belle révérence. Celui-ci s'excusa à plusieurs reprises de sa visite tardive, exprima la crainte de déranger, et multiplia à tel point les politesses, que madame Armand, ravie de ses manières, dut lui offrir d'entrer.

Monsieur Moreau, qui ne voulait que gagner du

temps, accepta, non sans avoir encore demandé pardon ; il s'extasia en arrivant au salon, qu'éclairait le soleil couchant, parut frappé à la vue des desseins d'Henriette qui garnissaient quelques-uns des panneaux de boiserie, et demanda le nom des fleurs étagées par ses soins sur la vieille console de gaïac.

Tout cela était fait avec une bonhomie si simple et si caressante, que madame Armand répondait à chaque question sans s'apercevoir que son interlocuteur ne lui avait point encore fait connaître le motif de sa visite. Il parut s'en souvenir le premier et interrompant tout à coup sa revue admirative.

— Eh ! je n'y pense pas ! s'écria-t-il ; j'abuse là de vos moments sans justifier la hardiesse que j'ai eue de me présenter ici..., de vous interrompre...; évidemment je m'oublie, madame... Ce que votre bienveillante politesse explique sans l'excuser!... Je ne sais, en vérité, comment me faire pardonner!... Si vous le permettez, je vous expliquerai ce qui m'amène.

Madame Armand avait montré un fauteuil; l'intendant ne voulut l'accepter que lorsqu'elle-même fut assise. Il s'y installa avec de nouvelles excuses et se décida enfin à parler.

Au premier mot de location, la tante d'Henriette

l'interrompit en répétant ce qu'elle avait déjà dit à Coquillard; l'écriteau avait été remis par celui-ci malgré ses ordres; elle devait rendre la maison au propriétaire, et c'était à lui seul qu'il fallait s'adresser pour une nouvelle location.

Cette déclaration parut d'abord déconcerter monsieur Moreau; il se récria sur un malentendu qui l'avait exposé à être importun, et se livra à une expansion de regrets et d'excuses qui forcèrent madame Armand à une réponse polie dont il prit acte pour prolonger l'entretien. Si ce n'était plus à elle de louer la maison isolée de ['Impasse Verte, elle pouvait au moins le renseigner. L'intendant connaissait, ditil, assez le monde pour savoir à qui il s'adressait; dès le premier coup d'œil, il avait reconnu tout ce qu'il y avait chez elle d'expérience, de franchise et de bienveillance; il s'en remettait complètement à son jugement et ne voulait se conduire que d'après ses conseils.

Cette verbeuse confiance avait un air de sincérité qui ne pouvait manquer de prendre madame Armand. Pour l'esprit et le caractère, elle appartenait à l'innombrable famille des corbeaux de la fable, dupes prédestinées de tous les renards. Voulant répondre digne-

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ment à la bonne opinion de son visiteur inconnu, elle se mit à lui détailler les inconvénients et les avantages du logis, dont elle entreprit la description complète. Monsieur Moreau avait soin de prolonger celle-ci en ouvrant, par intervalles, quelque longue parenthèse qui retardait d'autant, et se faisant complice de toutes les digressions de la vieille dame. Ravie de trouver un auditeur qui ne la forçait point d'abréger (chance singulièrement rare), elle se livrait avec enthousiasme à la fécondité de sa verve ; c'était comme une digue longtemps fermée et qui donnait enfin passage à des flots jusqu'alors arrêtés.

L'intendant semblait écouter avec un intérêt toujours croissant; mais, malgré les interjections approbativés et les points d'interrogation dont il entrecoupait, de loin en loin, le partage de son interlocutrice, il était facile de voir, à une sorte d'agitation contenue et aux regards furtifs qu'il jetait vers le jardin, que son attention était ailleurs .

Madame Armand, tout entière à son improvisation, n'y prit point garde; elle venait d'achever l'aperçu topographique de la maison et proposait à monsieur Moreau de la visiter, lorsqu'un cri se fit entendre au dehors.

La vieille dame, qui avait ouvert la porte du salon, se retourna saisie.

— Écoutez, dit-elle en prenant le bras dû tuteur de Gaston.

— Quoi donc? répéta celui-ci qui était devenu pâle, mais qui feignait de n'avoir rien entendu.

Un second cri s'éleva»

— C'est Henriette, reprit madame Armand épouvantée.

L'intendant voulut nier : il n'en eut pas le temps : de nouveaux cris, poussés cette fois par plusieurs voix, que dominait pourtant celle de la jeune fille, venaient de retentir derrière les massifs de verdure. La tante d'Henriette y répondit en s'élançant d'où ils étaient partis. Monsieur Moreau courut à la fenêtre du salon et se pencha pour mieux voir.

L'ombre du soir qui assombrissait les allées ne lui permit d'abord de rien distinguer; il lui sembla seulement entendre un débat entrecoupé d'exclamations et de menaces; enfin quelqu'un tourna brusquement les charmilles en courant, et il reconnut Coquillard qu'il appela.

Le valet de place lui imposa silence par un geste effrayé.

— Eh bien! qu'y a-t-il? demanda monsieur Moreau en baissant la voix.

— Il y a que le coup est manqué ! répliqua le valet, haletant.

— Malédiction ! vous avez pourtant trouvé la petite au pavillon?

— Oui; mais à la vue de vos hommes elle a eu peur, elle a crié....

— Qu'importe! il fallait l'enlever.

■— C'est ce qu'ils faisaient quand le vieux est accouru.

— Quel vieux?

— Eh bien, le tuteur..., monsieur Marc !.. .

— Il était ici?

— Entré par la porte rouge, faut croire.

— Et vous n'avez pu lui arracher cette enfant?

— Par la raison qu'il aurait fallut le tuer... et qu'il n'y avait pas d'ordre !

Monsieur Moreau ne put retenir une imprécation.

— Ainsi Lavarane est parti? reprit-il.

— Et le mieux est de faire comme lui, ajouta Co~ quillardqui, en entendant un bruit de voix derrière les charmilles, se retourna avec inquiétude; voici qu'on vient, bourgeois... ; vous êtes averti; sauve qui peut !

Il enfonça son chapeau, tourna sur ses talons et prit sa course vers la grille. — Au détour de l'allée, il heurta Michel qui ramenait Henriette.

Tous deux reculèrent avec un cri; mais le vétéran, qui avait reconnu un des ravisseurs de la jeune fille, s'élança pour ie saisir et l'atteignit au pied du perron, sous la fenêtre même à laquelle se tenait l'intendant. Ce dernier n'eut que le temps de s'accroupir en ramenant le rideau. Coquillard, collé au mur, avait la tête à son niveau, et il n'en était séparé que par la serge verte qui le cachait.

Le valet de place, que Michel tenait de la main gauche, voulut d'abord protester de son innocence; mais celui-ci l'interrompit en s'écriant qu'il l'avait vu parmi les gens qui s'efforçaient d'entraîner Henriette, et cette dernière confirma l'accusation. C'était Coquillard qui avait ouvert la porte du pavillon ; elle l'avait entendu encourager de la voix ceux qui tentaient de lui faire violence; nul doute qu'il ne se fût introduit depuis quelques semaines dans la maison pour en connaître les dispositions et favoriser leur projet.

Malgré son effronterie, Coquillard demeura déconcerté et ne put que balbutier des excuses sans suite. Le vétéran, qui tremblait de colère, serra plus forte-

ment le collet de sa souquenille, comme s'il eût voulu l'étrangler.

— Tu entends, misérable! s'écria-t-il ; il est inutile de nier davantage...; si tu veux éviter la cravate de chanvre, réponds sans mentir... — Toi et ces scélérats qui ont pris la fuite, vous veniez pour enlever mademoiselle Henriette ! . . . . n'est-ce pas la vérité. . . . , parle?

— C'est... c'est la vérité ! bégaya le valet, qui respirait avec peine.

— Et par qui étiez-vous envoyé ?

— Par un bourgeois... que je connais point.

— Tu mens !

— Que notre saint Père m'excommunie, si je sais son nom !

— Eh bien! je te le dirai, moi ! tu étais envoyé par le prétendu monsieur Hubert !

Coquillard releva la tête d'un air étonné.

— Moi! s'écria:t-il: foi d'homme, il y a erreur, monsieur Marc.

— Il n'y a pas erreur, j'en suis sûr ! reprit Michel avec force; mais comme tu sais son véritable nom, je veux que tu nous le fasses connaître.

— C'est inutile ! interrompit d'une voix haletante

madame Armand, qui arrivait l'air effaré et la coiffure en désordre; je le connais, moi, ce nom, et je puis le dire!...

— Vous! demandèrent en même temps le vétéran et Henriette.

— Oui! répéta la tante d'un ton mystérieux...; tout à l'heure, quand |j'ai entendu des cris, je suis accourue..., des gens s'échappaient par la petite porte!... Je me suis précipitée sur la terrasse et j'ai regardé dans la ruelle.

— Eh bien !

— Eh bien, je les ai vus s'enfuir vers le carrosse dans lequel il comptaient emmener Henriette,... et ce carrosse,... je l'ai reconnu...

— Reconnu?

— C'était celui de monsieur de Fronsac !

A cette révélation inattendue, trois cris partirent. Henriette recula en pâlissant, Michel lâcha Coquillard et celui-ci se redressa stupéfait.

— Monsieur de Fronsac ! répéta le vétéran... ; mais alors... ce prétendu neveu de monsieur Sauron?...

— Était ce le duc lui-même.

La jeune fille étendit les mains, chancela, et aurait glissé à terre si madame Armand ne l'eût soutenue.

Michel la prit dans ses bras et aida à rasseoir sur les marches du perron.

— Seigneur Dieu! qu'y a-t-il donc? demanda la tante épouvantée.

— Rien... rien ! répéta le vétéran d'une voix altérée... elle a été saisie... par cette brusque découverte... Vite, madame Armand, un peu d'eau !

— J'ai sur moi un flacon de sels.

— Donnez, alors..., cela suffira..., elle revient déjà à elle. . . Mademoiselle Henriette, au nom de Dieu ! remettez -vous.

Les paupières de la jeune fille se soulevèrent avec effort; elle regarda un instant devant elle sans paraître rien voir, puis sa pensée se réveilla ; un frémissement douloureux traversa ses traits et elle porta les deux mains à son front.

— 'Monsieur... de Fronsac! bégaya-t-elle éperdue.

— Oui, répéta Michel, et remercions le Ciel de l'avoir appris quand il était encore temps ! Car, vous le voyez, ne comptant plus sur la ruse, il avait recours h la violence î

— Et où donc le scélérat voulait-il la conduire ? s'écria madame Armand.

— C'est ce que nous allons savoir ! répliqua Michel

qui abandonna la jeune fille pour se retourner vers Coquillard.

Mais ce dernier avait profité du court évanouissement d'Henriette pour disparaître. Le vétéran voulut courir à sa poursuite ; les supplications de madame Armand l'arrêtèrent.

— Au nom du Ciel! restez, monsieur Marc, s'écria-t-elle; si vous nous abandonnez, nous sommes perdues.

— Craignez-vous donc qu'ils ne reviennent? demanda le vétéran.

— J'en suis sûre! répliqua la tante épouvantée; monsieur de Fronsac n'est pas homme à se décourager; s'il a échoué aujourd'hui, il peut revenir demain.

— Que Dieu nous pardonne! c'est la vérité, dit Michel en regardant autour de lui avec une visible inquiétude.

— N'est-il pas riche et puissant, ajouta la vieille dame, dont l'effroi grandissait ; que pourraient contre lui deux pauvres femmes sans protection !

Henriette se redressa.

— Mais alors, comment échapper? s'écria-t-elle éperdue.

— Il n'y a 'qu'un moyen, reprit vivement le vétéran, c'est de quitter Versailles, de vous cacher si bien qu'il ne puisse vous retrouver. Mais venez, ajouta-t-il, en voyant le mouvement de la jeune fille, ce n'est point ici que l'on peut causer de choses pareilles; rentrons, de grâce, j'ai un projet que je veux vous expliquer.

Il offrit son bras à Henriette et tous deux montèrent le perron, suivis de madame Armand.

Moreau, qui avait jusqu'alors tout écouté sans faire un mouvement, écarta le rideau avec précaution, et dès qu'il entendit leurs pas dans le corridor, il enjamba la fenêtre, sauta dans le jardin et gagna les charmilles. *

L'erreur à laquelle venait de donner lieu le carrosse, qu'il avait acheté au duc de Fronsac quelques jours auparavant, et le brusque départ conseillé par le tuteur de la jeune fille, pouvaient encore tout sauver. La question était de savoir si le parti qu'allaient prendre la nièce et la tante serait assez prompt pour prévenir une nouvelle entrevue avec Gaston. Tout était là désormais. Par malheur, l'intendant ne pouvait rien sur cette résolution. Les ressources de son esprit se trouvaient ici inutiles ; le résultat allait dé-

pendre de cette espèce de consultation à laquelle il était contraint de rester étranger.

Debout derrière un des massifs de feuillage, il tenait les yeux fixés sur le salon où Michel et les deux femmes étaient entrés. À travers la fenêtre qui venait de s'éclairer, il pouvait suivre tous leurs mouvements. Il les vit quelque temps groupés, comme des gens qui se consultent ; puis madame Armand sortit vivement, revint avec sa mante et celle d'Henriette. Évidemment elles se préparaient à quitter la maison.

L'intendant eut peine à retenir un cri de joie; il se glissa derrière une touffe de lilas plus rapprochée de la fenêtre, afin de mieux voir.

Henriette avait son mouchoir pressé sur ses lèvres, comme si elle eût voulu étouffer ses sanglots. Madame Armand et Michel, penchés vers elle, semblaient l'encourager ; enfin, ils lui prirent chacun un bras et l'emmenèrent doucement. M. Moreau les vit descendre le perron, gagner la grille, monter dans le carrosse de louage qui avait conduit Michel et qui repartit.

Il voulut voir la route qu'ils prenaient; mais la grille était fermée. Il fut quelque temps avant de pouvoir l'ouvrir, et quand il eut enfin réussi, le carrosse avait disparu.

En le cherchant dans l'ombre qui commençait à s'assombrir, son regard en rencontra un autre, arrêté au coude de l'impasse et à demi caché dans un renfoncement; il crut le reconnaître et fit entendre un sifflement particulier auquel Lavarane accourut.

— C'est vous, monsieur, dit-il à demi-voix; ah! Dieu soit loué ! nous vous attendions pour savoir ce qu'il fallait faire.

— Au diable les maladroits ! interrompit l'intendant, manquer une occasion unique !

— Si vous saviez ce qui est arrivé...

— Je sais tout... Ne venez-vous point de voir une voiture partir?

— Oui.

— Par quel chemin ?

— Par l'avenue de Paris.

— Vite, faites approcher l'équipage ; si je puis la rejoindre et savoir où elle s'arrête, rien n'est encore désespéré !

Lavarane courut avertir le cocher, monsieur Moreau monta rapidement et le carrosse orange partit, dans la direction indiquée, de toute la vitesse de ses chevaux.

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