‹ Le mendiant de Saint-RochChapitre 8 sur 17 · UN EXPEDIENT DE MONSIEUR MOREAU · texte numérisé non relu

UN EXPEDIENT DE MONSIEUR MOREAU

Tous les efforts de monsieur Moreau, d'abord pour suivre les traces de madame Armand et de sa nièce, puis pour découvrir leur retraite, avaient été inutiles. Soit heureux hasard, soit habiles précautions, toutes deux avaient échappé aux recherches combinées de Lavarane et de Coquillard.

Il n'était point douteux pourtant qu'elles se cachaient dans Paris, et leur présence y était d'autant plus dangereuse que Gaston pouvait les y rencontrer, et qu'au premier mot d'explication, tout devait s'éclaircir. Douloureusement surpris de la disparition d'Henriette, le jeune homme ne négligeait d'ailleurs aucun moyen pour la retrouver. L'intendant avait

primitivement voulu lui expliquer cette disparition, et plusieurs combinaisons s'étaient présentées à son esprit inventif; la crainte d'éveiller les soupçons de son ancien pupille l'avait retenu. Évidemment, le plus sûr était de paraître tout ignorer, en mettant à profit le découragement et la tristesse de Gaston pour le ramener à son premier projet de mariage.

Mais pour cela il fallait avant tout lui enlever la chance de revoir Henriette. Aussi Lavarane avait-il reçu ordre de continuer ses perquisitions.

Il venait précisément d'en rendre compte à l'intendant, qui, renversé dans un fauteuil, les yeux à demi fermés et l'air soucieux, l'avait écouté sans l'interrompre. Lorsqu'il eut achevé, il se fit un silence; monsieur Moreau réfléchissait; enfin il fit entendre une espèce de grognement inarticulé qui semblait une réponse à ses propres pensées, et, regardant Lavarane de côté :

— Ainsi, reprit-il à demi voix, lui aussi il cherche à découvrir ce que la tante et la nièce sont devenues ? — Très-bien ! — Il faut en finir avec ces créatures ! J'ai heureusement des blancs seings qui permettront de les cloîtrer dans quelque couvent de province d'où elles ne sortiront que sous le drap

mortuaire ! — Mais avant tout, il faudrait les retrouver !

— J'ai quelque espérance depuis ce matin, fit observer Lavarane; Coquillard assure qu'il a reconnu Françoise, leur servante, au petit marché des Innocents.

— Et l'a-t-il suivie?

— Jusqu'à l'entrée du Pont-Neuf, où un embarras de carrosses les a séparés; mais, maintenant du moins, nous ne battrons pas [au hasard tous les quartiers de Paris ; nous savons dans quel canton se cache le gibier ; il ne reste plus qu'à trouver la piste et le terrier.

— Surtout n'allez pas me l'effaroucher une seconde fois, reprit vivement monsieur Moreau ; songez bien qu'il faut mettre à ceci le même soin que si c'était affaire du roi! Je veux qu'avant huit jours tout soit fini de ce côté ! — J'ai à m'occuper d'autre chose.

— Monsieur l'intendant ne peut pas douter de notre bonne volonté, fit observer Lavarane.

— Au diable! interrompit monsieur Moreau, qui se redressa en frappant sur le bras du fauteuil; il ne s'agit pas de bonne volonté, mais de réussite ! Je ne vous demande pas des sentiments, je vous demande de l'adresse.

DE SAINT-ROfcH. 4 07

— Sauf le respect que je dois à monsieur l'intendant, j'espère que je n'en ai jamais manqué, reprit Lavarane d'un ton piqué; quand on a été pendant dix ans garde de cabanons à Bicêtre...

— D'où on s'est fait chasser! interrompit monsieur Moreau.

— Non pas comme maladroit! objecta TaflB.de vivement.

— Alors, c'est comme fripon ! acheva l'intendant, et il y a toujours sottise à le laisser voir.., — Mais il ne s'agit point de cela; — je ne me suis point chargé de l'éducation de M. Lavarane; c'est à lui de me prouver qu'elle est achevée !

Il s'était levé et avait fait quelques pas vers son bureau ; Lavarane comprit que c'était une manière de le congédier; il salua en reculant jusqu'à l'entrée de l'espèce de couloir que formait le paravent dressé devant la porte. M. Moreau se retourna.

— Vous avez bien compris, ajouta-t-il en élevant la voix avec une impatience impérieuse ; il est temps d'en finir! Je vous donne huit jours. A la fin de la semaine, il faut qu'on ait retrouvé madame Armand et sa nièce...

Une exclamation l'interrompit, et la feuille du pa-

ravent placée en face fut brusquement repoussée. Gaston, qui venait d'entrer sans être vu, avait entendu ces dernières paroles.

Monsieur Moreau recula d'un pas et devint trèspâle.

— Qu'est-ce donc, que vous voulez? demanda-t-il avec une impatience de saisissement.

— Pardon ! dit le jeune homme troublé; il n'y avait personne dans l'antichambre..., la porte était entrouverte..., j'ai cru pouvoir me présenter..., et... veuillez m'excuser, monsieur... Quand je suis entré, vous prononciez deux noms... ceux de madame Armand et de sa nièce.

— Vous avez entendu?...

— Que vous donniez ordre de les chercher. M. Moreau tressaillit.

— Pardon, monsieur, reprit le jeune homme qui regardait son ancien tuteur avec une sorte d'angoisse étonnée; ainsi..., vous les connaissez?

— Permettez!...

— Ah! répondez-moi, monsieur! Qui les a fait quitter Versailles? que sont-elles devenues? courentelles quelque danger? Dites-moi ce que vous avez pu apprendre?

DE SAINT-RQCH. 4 09

— Vous vous préoccupez donc beaucoup de ces deux femmes? demanda l'intendant, qui commençait à se remettre.

— Mais, vous-même, monsieur, dit Gaston embarrassé, ne disiez -vous pas qu'il fallait les retrouver à tout prix?

— Moi ! reprit monsieur Moreau redevenu maître de lui-même, j'ai des raisons particulières !

Gaston fit un mouvement.

— Des raisons... que je ne puis révéler, ajouta-t-il.

— Qui vous en empêche? demanda le jeune homme.

— Mon devoir.

— Ainsi, vous connaissez la cause de leur fuite?

— Peut-être!

— Ah! je veux la savoir! s'écria Gaston; au nom du Ciel! dites-moi ce qui s'est passé; ne me cachez rien ! je vous en conjure à mains jointes.

— Un moment! interrompit monsieur Moreau qui le regarda fixement; j'ai peine à comprendre tant d'insistance ! A mon tour, je demanderai quel intérêt si vif vous pouvez prendre à deux malheureuses créatures.

Gaston tressaillit.

— Prenez garde! monsieur, s'écria-t-il ; vous ne

me parlez point, sans doute, de madame Armand et de mademoiselle Henriette?

— Qui vous le fait croire?

— Ce que j'ai vu, ce que je sais !

— Et que savez-vous?

— Que toutes deux méritent le respect.

Monsieur Moreau saisit le bras du jeune homme et

le regarda en face.

— Parlez-vous sérieusement? dit-il d'un accent étonné.

— Quel motif avez-vous d'en douter? demanda Gaston.

— Quel motif! répéta l'intendant avec une stupéfaction si bien jouée que le jeune homme se sentit froid jusqu'au cœur ; mais alors vous ignorez ?. . . mais vous n'avez donc pas deviné... que si je fais rechercher ces deux femmes...

— Eh bien !

— C'est que toutes deux sont échappées de Saint- Lazare !

Gaston recula éperdu.

— De Saint-Lazare ! répéta-t-il; Henriette..., madame Armand!... c'est impossible! il y a quelque malentendu, monsieur.

— Je le voudrais! ditMoreau en secouant la tête, — car votre trouble me prouve combien ces malheureuses vous intéressent; — mais voyons, s'agit-il de deux femmes qui habitaient à Versailles Y Impasse Verte?

— Justement !

— La plus vieille a cinquante ans...

— La plus jeune est blonde...

— Elles étaient protégées par un monsieur Marc.

— C'est cela ! c'est cela !

L'intendant plia les épaules.

— Alors le doute n'est plus permis, reprit-il ; ce sont nos fugitives; elles se cachaient là-bas par prudence. Un agent de monsieur le lieutenant de police qui est, je crois, valet de place à Versailles, les a dénoncées; nous avons été avertis, mais quand nos gens se sont présentés, la tante et la nièce, qui avaient soupçonné le danger, étaient parties. 3 'ai lieu de croire qu'elles ont gagné la Hollande, où il leur sera plus facile de rétablir, sous quelque nom supposé, un de ces salons équivoques dans lesquels vont se ruiner et se perdre les fils de famille. — Il faut remercier^Dieu de nous en avoir délivrés. — Mais qu'avezvous, Gaston? comme vous voilà pâle. .. Vierge sainte ! que vous arrive-t-il?

Le jeune homme ne put répondre. La révélation de son ancien tuteur l'avait si douloureusement et si subitement frappé, que ses yeux s'étaient couverts d'un nuage, les forces l'avaient abandonné.

En le voyant chanceler, monsieur Moreau se hâta d'avancer un fauteuil dans lequel il se laissa tomber. Ses lèvres essayèrent en vain de balbutier quelques mots. Le choc avait été trop rude pour ce cœur tendre que ne soutenait point l'énergie d'un caractère. Gaston était un de ces hommes dont l'acceptation est toute la force, et qui, le coup reçu, croisent les mains sur la blessure plutôt que de chercher à la guérir. — Êtres charmants, mais sans défense, qui ne trouvent leur place que dans une vie toujours abritée.

L'intendant connaissait de longue main cette nature incapable de résister à la violence et de déjouer la ruse. Il savait de quels réseaux il fallait l'envelopper pour lui ravir jusqu'à la volonté. S'il ne l'avait point fait jusqu'alors, c'est qu'il n'en avait point trouvé le temps et n'en avait pas senti la nécessité. Mais, cette fois, il épuisa toutes ses séductions pour obtenir l'entière confiance de Gaston. L'occasion ne pouvait être plus favorable. Aux heures où notre rêve favori fait naufrage, les espérances les mieux cachées poussent

un cri de détresse et demandent à tout ce qui les entoure une chance de salut. Livré à son trouble douloureux, le jeune homme ne sut rien cacher.

Monsieur Moreau reçut ses aveux avec une douceur compatissante qui ne fit qu'exalter son expansion. Tout en ne lui laissant aucune illusion sur celle qu'il aimait, il se montra si désintéressé pour son propre compte, si prêt à pardonner l'espèce de trahison de son ancien pupille, si uniquement préoccupé de le consoler, qu'au milieu même de son désespoir, celui-ci en fut frappé et attendri. Pressant dans ses mains les mains de monsieur Moreau, il entremêlait ses témoignages de reconnaissance d'expressions de repentir que l'habile consolateur se hâta d'interrompre.

— Ne parlons point de cela, dit-il, en donnant à sa voix une vibration qui faisait supposer des larmes

contenues; ne pensez point à moi... ni à ma fille

Louise a du courage...; elle pourra souffrir, mais sans se plaindre ni s'irriter ; le cœur des femmes est inépuisable dans sa miséricorde.

— Que dites-vous? s'écria Gaston; ah! j'espérais au moins qu'elle ne serait point attristée! je n'ai rien fait pour mériter sa préférence.

— Aussi n'est-ce point un payement, mais un don gratuit, répliqua l'intendant avec un triste sourire; ne savez-vous pas que les femmes se ruinent en générosités de ce genre ; elles donnent toute leur âme avant de savoir si elles pourront seulement obtenir un remerciement en retour... Mais ne pensons point à cela, ne nous occupons que de vous. — - Voyons, cher enfant, vous voulez guérir, n'est-il pas vrai? mais pour cela il faut oublier !

— Oublier ! répéta Gaston avec une angoisse désespérée; et le moyen! quand tout me parle de ce que je voudrais éloigner de mon souvenir; quand, chaque matin, je cours malgré moi à cette maison déserte, comme si j'espérais l'y retrouver; quand la grille, les arbres de la terrasse, les toits du vieux logis, me rappellent tant de projets et d'espérances! —Non, non, je le sens; aussi longtemps que je resterai entouré de ce qui m'entretient d'elle, tous mes efforts seront inutiles! il faut que je brise ce cercle d'enchantements, que je parte, que je m'étourdisse dans le mouvement et le bruit !

Un éclair de joie traversa l'œil de monsieur Mo • reau, mais s'éteignit à l'instant.

— Hélas! le mal est-il donc si grand! dit-il avec

aiïliction; avez-vous laissé prendre un tel empire a cette triste passion qu'il faille nous quitter peur la combattre!

Gaston cacha son visage dans ses deux mains sans répondre.

— S'il en est ainsi, reprit l'intendant avec effort et du ton d'un homme qui se sacrifie, faites ce que vous croyez nécessaire. Quelque douloureuse que puisse être la séparation, je n'essayerai point de vous retenir. Mais je dois pourtant vous rappeler les intérêts temporels que vous laissez derrière vous.

— Que m'importe ! interrompit Gaston.

— Oubliez-vous ce procès poursuivi à Orléans et qui peut compromettre une partie de votre fortune?

— Et que ferai-je maintenant de cette fortune? Monsieur Moreau lui posa une main sur l'épaule.

— Allons , vous êtes un enfant , dit-il avec une compassion caressante; plus tard, quand vous aurez retrouvé le calme, vous comprendrez que la richesse est un instrument de bonheur pour les autres et pour nous-mêmes ; qu'on ne doit point la négliger quand on est sage et chrétien ! Mais je ne ne veux pas vous gronder aujourd'hui. Partez, cher enfant : je prends les soins à ma charge; je veillerai sur tout.

— Ah ! comment reconnaître tant d'indulgence et de dévouement! s'écria le jeune homme ému.

— En nous revenant guéri, répliqua l'intendant avec douceur; ne tardez pas davantage. Si vous hésitiez, peut-être manquerais-je moi-même de courage et voudrais-je vous retenir!... Puis, je crains vos adieux à Louise..., épargnez-lui cette épreuve. Partez sans rien dire;... je vous excuserai.

La voix de monsieur Moreau était entrecoupée comme s'il eût fait un effort pour comprimer son attendrissement; Gaston lui prit les mains.

— Oh ! dit-il d'un accent pénétré ; dans ce moment je ne puis vous dire combien votre bonté me touche ; mais croyez que je la comprends, que je l'apprécie.

— Bien, bien! interrompit l'intendant qui essuya du bout du doigt une larme invisible; en voilà assez, Gaston..., il ne s'agit pas de s'attendrir, mon fils... Partez, vous dis-je, et que Dieu vous conduise!...

Puis, comme s'il se ravisait tout à coup.

— Seulement, j'y pense, ajouta -t-il; pour vous remplacer ici, j'aurais besoin d'une procuration générale... Je cours avertir le notaire, et demain nous irons la signer. Du courage, mon enfant; Dieu n'abandonne jamais ceux qui souffrent ! ayez confiance

DE SÀINT-ROCH. 117

dans sa miséricorde!...— Je vais faire libeller la procuration.

Il serra la main du jeune homme, poussa un soupir et sortit en levant les yeux au ciel.

Mais à peine eut-il franchi le seuil que ses traits composés se détendirent, une expression de triomphe les illumina, il ne put retenir un geste de folle joie, et frappant de sa canne le parquet :

— Sauvé! pensa-t-il; avec la procuration, je puis disposer de deux cent mille écus; c'est assez pour faire face aux échéances et maintenir mon crédit.

Page 1